Tu vas où ?

Cette pièce a été écrite juste après les attentats à Madrid. Elle témoigne de faits réels, vécus ou recueillis par l’auteur. C’est le parcours initiatique de jeunes issus de l’immigration qui cherchent leur place dans la France d’aujourd’hui. Ils vont la trouver grâce à la poésie. Ils découvriront qu’on peut être, à la fois Français et fiers de ses origines, en dépassant les difficultés et en refusant la facilité.

Pièce créée à Lorient, avec le soutien de la municipalité et du Centre Social de Kervénanec, avec quinze jeunes du quartier : la troupe TVA (Tous Venus d’Ailleurs). Première : le 25 mars 2005, au Plateau des quatre vents. Mise en scène : Sandrine Le Mével Hussenet.

 

 EXTRAITS

Personnages
Lui
Elle
Le chœur
Un autre 1
Un autre 2
Un autre 3
Un autre 4
Policier 1
Policier 2
Policier 3
Un autre 5
Le père
Un autre 6
Un autre 7

Acte I.

Au Lycée.

Scène 1.

Il est debout, son walkman sur les oreilles.

Elle passe.

Lui. Madame, madame !

Il traverse toute la cour.

Lui. Madame !

Il la rejoint.

Lui. Vous pourriez m’expliquer ? Les attentats. A Madrid. C’était des Marocains ? Comment ils vont faire les Marocains en Europe maintenant ? Vous croyez qu’ils vont devoir rentrer au pays ? Tous ces gens, c’est pas possible. Depuis le temps qu’ils sont partis. Connaissent même pas le Maroc pour certains. Ça va se passer comment ? Et si les attentats continuent ? Si les fous recommencent ? Vous avez vu l’émission hier ? Sur le racisme. Vous avez pas vu ?

Ils marchent.

Lui. J’ai pas fini ma synthèse sur l’Afrique marginalisée. Ça veut dire quoi « marginalisée » ? Je sais pas si j’ai compris. J’ai parlé de la colonisation, de la décolonisation, de la corruption, de la pauvreté. C’était ça ? Un marginal, c’est un type qui trouve pas sa place ? J’ai pas fini en fait.

La cloche sonne.

Lui. Et en Français on continue la poésie ? C’est un peu chelou Ronsard, non ?

Ils sortent.

*

Scène 2.

Dans la cour, il s’assoie.

Lui. Il lit un poème de Ronsard

*

Scène 3.

Elle s’assoit à côté de lui.

Lui. J’aime ça plutôt bien.

Elle lui donne un livre.

Elle. J’en ai d’autres aussi.

Lui. Des poèmes dans une pièce de théâtre c’est un peu relou, non ? Vous voulez vraiment qu’on fasse ça ?

Elle sourit.

Lui. On répète encore ce soir ? Je serai un peu en retard. Mais j’y serai. C’est promis.

Il se lève.

Lui. Pour le livre, merci.

Il part.
Elle ferme les yeux.

*

Scène 4.

Le chœur. Quand tu marches petit prince. Tu te balances tu tangues tu danses petit frère. Tu avances ou tu tombes ? Funambule sur ton fil.
Ta casquette, le blanc immaculé du jogging, l’étoile du Maroc sur ton blouson écarlate. T’es beau en jaune aussi.
Tu marches sur ton fil les pieds en dedans. Un peu comme ça. Les semelles de tes baskets ondulant sur le fil. Tombera tombera pas funambule sur son fil.

*

Acte II

Dans le quartier.

Scène 1.

Un autre 1. Tu es né où ?

Lui. Je suis né ici.

Un autre 1. Tes cheveux tes yeux ne sont pas d’ici.

Lui. Ici je suis né c’est mon père qui…

Un autre 1. Tu fumes ça ? T’en veux ? Si t’en veux je te fais goûter. Goûte. C’est bon pour ce que t’as ? Tu brises dans tes doigts. Comme ça. De la terre qui sent bon.

Lui. Mon père parle souvent de la terre des montagnes.

Un autre 1. Déjà dans les doigts c’est bon. Aspire.

Lui. Le roi choisit sa femme dans les montagnes.

Un autre 1. Tu délires bien. Ça te va bien quand tes yeux se brouillent. T’as les yeux des frères de chez toi. T’es un enculé de ta race, un sale Arabe. Un putain de petit Bicot.
Te fâche pas c’était pour rire. C’est de te voir tirer là-dessus. Ça te va bien. T’es qu’un p’tit keumé d’ici.
C’est bon je te lâche. Tu vois bien que je passe. Si t’en veux encore rien que pour tes beaux yeux je te ferai sucer ta dose.

*

Scène 2.

Il roule une cigarette façon pétard.

Lui. Il y a une odeur aussi. Celle de la lavande. Quand j’étais petit ma mère m’envoyait cueillir la lavande en bas des tours dans les parterres. Dans des petits sachets elle en mettait. Ça lui rappelait le pays. Au bled les robes des femmes sentent la lavande. Maintenant c’est mon petit frère qui cueille la lavande dans les parterres du quartier, entre les voies aussi. Qui cueillera la lavande pour maman quand il aura grandi ?

*

Scène 3.

Il fume.

Un autre 2. T’as oublié les Écritures.

Lui. C’est pas dans les Écritures.

Un autre 2. Ton père il le sait ça ?

Lui. Quoi ? Il a quoi à savoir mon père ? Tu parles pas de mon père.

Un autre 2. Ton père c’est celui qu’on voit se démener à parler avec son accent d’immigré son bonnet de laine même l’été. Il croit quoi, ton père ? Il croit qu’il t’a élevé. Et ta mère ? Elle parle même pas Français. Ta mère.

*

Scène 4.

Il frappe avec ses poings et ses pieds façon boxe française.

Un autre 3. Tu respectes rien Racaille de merde.
Ta mère dans son immeuble elle lave ses culottes.

*

Scène 5.

Lui. Je voudrais une belle plage. Du sable chaud. Très doux. Et juste la lumière sur la mer. La mer qui fait schououch. Pas de musique juste la mer. Et une fille. Belle. Une fille somptueuse. Avec des yeux en amande et des grands cils. Une fille, tu peux pas lui dire je t’aime, tellement tu l’aimes. Elle, elle prendrait ma tête dans ses mains. La lumière de la mer dans ses yeux. Toi tu meurs. Direct là tu meurs. Elle va t’embrasser et là t’y crois pas. Tu peux pas croire à ça. Elle est trop belle. Ma tête dans ses mains pour la vie. J’y crois à l’amour. J’y crois tellement que j’en pleure. Sans déconner. J’y pense souvent à cette fille. Et je pleure.

*

Scène 6.

Lui. Il lit un poème de Prévert.

*

Acte III

Sur la place.

Scène 1.

Il est encerclé par trois policiers. Ils le plaquent au sol. Une large main écrase sa tête contre le sol. Ils le redressent, bras dans le dos. Ils le fouillent. Le relâchent.

*

Policier 1. C’est toi qu’a craché par terre ? T’es sale.

Policier 2. Tes papiers montre-moi tes papiers.

Policier 3. T’es d’où ? Avec ta tête tu te crois d’ici.

Policier 1. Je te connais bien sûr que je te connais. C’est ton père qui va flipper. Ta mère elle pleure quand son petit rentre pas ? Alors tu vas venir avec moi.

Policier 2. Tu fais rien de mal ? Tu rases les murs. Tu glisses. Tu t’installes contre nos murs. Tu t’appuies là et tu craches par terre. On veut pas de ça chez nous. Tu le sais ça. Alors tu viens avec nous.

Policier 3. Tes papiers sont où ? Chez toi ? C’est où chez toi ? Non tu peux pas téléphoner. Une nuit au poste tu vas pas pleurer. Pense à ta mère. Comme ton père sera humilié demain quand tu vas rentrer.

*

Scène 2.

Il traverse, capuchon sur la tête, mains dans les poches. Il pleut.

Le chœur. Serre les poings serre les dents. Tes dents si blanches. Ton sourire quand tu éclaires. Ton visage quand tes yeux brillent.
Serre les poings petit frère.
Doucement ta rage petit frère. Roule ta rage en boule. Dans ton ventre dans ta poitrine.
Respire petit frère. Lève les yeux. Ton regard quand tu oublies. Ta tête contre le mur.
Serre les poings avance et marche. Ton corps quand tu marches petit prince. Tu te balances tu tangues tu danses petit frère. Tu avances ou tu tombes ? Funambule sur ton fil.
Ton fil entre tes parents et le néant, entre les mots du Coran et les matchs de foot.

Tu croises qui là ? Un flic ? Baisse les yeux putain mais baisse les yeux. Invisible. Il faut être invisible. Il n’a pas de casquette. Pas de baladeur. Pas ses yeux noir-miroir. Passe passe. Sur le fil passe.

Tu croises une fille. C’est une fille. Elle est jolie. Peut-être les Arabes elle aime. Lève les yeux. Bon sang lève les yeux. Elle passe. Là. Elle est passée. Mais t’as la tête où ? T’étais beau là. Tout propre nickel. Elle t’aurait vu, elle s’arrêtait. Lui aurait suffit de ton regard.

Doucement ta peur petit frère. Ouvre les mains petit frère. Le soleil dans tes mains. Le nom de ton père petit prince. Il faut en être fier.
Le Dieu de ton père pour un bout de chemin.
Et la langue de ta mère et la mienne pour écrire les poèmes.
Tout ça mélangé pour faire un château de lumière sur la place de la ville.
Il y a tant à faire fils de lumière.

*

Un autre 3. Fils de ta race. Trou du cul du monde !

*

Scène 3.

Lui. Souvent je marche avec des poids. Deux kilos à chaque cheville. Exprès. Pour la boxe. Quand tu retires les poids tes jambes font des sauts toutes seules. Comme ça. De vrais ressorts. A l’entraînement tu boxes mieux qu’ Matrix.

*

Scène 4.

Il marche lentement encadré par son ami guadeloupéen et son ami cambodgien. Ils traversent la place.

Le chœur. Trois fauves traversent la place. Prédateurs. Regards scanners sur tout le territoire. Des princes en guerre. Héritiers de chaque continent. Prince Caraïbe, Cheikh Arabe, Roi Khmer. Ecartant la foule des tout petits. Petites mères, petits pères, enfants blancs. Les autres. Ceux du centre ville. Sur la place. Au soleil. Trois princes en armure.

*

Scène 5.

Elle est entrée sur la place. Elle les regarde.

Elle. Hé ! les gamins ! A quoi vous jouez ? C’est pas sérieux. Têtes de mioches. Je vous ai vu dormir, enfants des trois continents. La lumière sur vos fronts c’est le baiser mouillé de vos mamans.

*

Scène 6.

Il la voit. Il salue ses amis et vient vers elle.

Lui. Bonjour. Vous passez par-là aussi. J’ai lu votre bouquin. J’aime bien. Prévert c’est un mec bien.

Il lui rend le livre. Elle le lui redonne.

Lui. J’ai passé la nuit au poste hier. Toujours la même histoire. Mon père le sait pas. Vaut mieux pas. La dernière fois, il a voulu aller leur dire que c’était pas normal. Il s’est fait insulter. Je veux pas qu’on insulte mon père.
C’est vous qui dites qu’il faut que je sois fort. Plus fort que ça. C’est ça ? Je sais pas si je peux. Je sais pas.
C’est toujours pareil. Vous vous souvenez la dernière fois devant le théâtre. Quand vous êtes venue avec moi dans le fourgon. Qu’i voulaient même pas vous croire. Que vous étiez avec moi. Qu’on allait au théâtre. Un Reubeu au théâtre c’était une insulte pour eux.
C’est toujours pareil. Les flics me jugent. Le maître de stage me juge. C’est trop trop dur madame. Je vous assure. Trop dur.

Il repart.
Elle le regarde partir.

Elle. Je me souviens petit frère quand nous étions dans ce fourgon et que je te tenais la main. Je me souviens mon fils de la pluie qui coulait de tes cheveux noirs. Comme la pluie faisait des larmes sur ta colère. Comme mes paroles étaient dérisoires. Comme je voulais que tu gardes espoir.
Petit frère je voudrais te donner une pierre de la terre. Une pierre de volcan. Une pierre de feu qui réchaufferait le creux ta main tout le jour.
Je voudrais mettre des lampes au long des chemins de pluie.
Je voudrais bénir ta peau pour qu’elle éclaire tout autour.
Sans toi la France n’est pas mon pays.

Le chœur. Une pierre pour ta main.
Des lampes pour les chemins.
Ta peau pour la lumière.
Sans toi la France n’est pas mon pays.

*

Intermède

Nul part, partout.

Scène 1.

Un autre 5. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Policier 1. Tu ne remets plus les pieds ici !

Un autre 5. Il l’aura pas son bac

Policier 2. Regarde ton éducatrice quand elle te parle.

Lui. C’est toujours pareil.

Un autre 3. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Elle. Je ne suis pas son éducatrice je suis son professeur de Français.

Policier 1. Tes papiers.

Lui. Pourquoi c’est moi ? c’est toujours moi.

Elle. Il fait du théâtre avec moi.

Les policiers. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Le père. Lève-toi ! Respecte la loi.

Lui. Je respecte la loi Papa.

Policier 2. Tes papiers.

Lui. Pourquoi moi ?

Un autre 2. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Elle. On était venu voir une pièce de théâtre.

Policier 1. On ne veut pas de gens comme ça chez nous.

Policier 3. C’est à vous ce sac ? Le chien l’a marqué.

Un autre 4. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Lui. Il est pas à moi ce sac.

Un autre 5. Il l’aura pas son bac. Pendant le stage, il dormait dans la camionnette à midi pendant que les ouvriers mangeaient.

Le père. Respecte la loi mon fils.

Lui. Je faisais Ramadan.

Policier 1. Arrête de faire ton neuf-trois.

Tous les autres. IL NE FAUT RIEN ATTENDRE DE MECS COMME ÇA !

Il se bouche les oreilles.
Elle se mord la main et pleure.

Tous les autres. Menteur. Hypocrite. Paranoïaque. Fils d’immigré. Bâtard. Délinquant. Bon à rien. Frimeur. Racaille. Flemmard. Profiteur. Connard.

Elle. Monsieur le Ministre y pas une loi contre ça ? Pardon. Est-ce qu’on pourrait pas ? Excusez-moi.

*

Scène 2.

Elle. Elle dit un poème de Prévert.

Acte IV

Devant la mosquée.

Scène 1.

Lui. Alors moi je deviens quoi ?
Mon copain Oussama personne n’en veut. Pour un emploi on lui dit oui. Il dit son nom. Oussama. On n’en veut plus.
Ils font sauter les tours, ils font sauter les trains.
Je fais quoi moi ?
Je sais moi que les fous d’Allah ne sont pas moi. Ils ont égorgé mes frères, ils ont violé mes sœurs. Qui le sait ça ?
C’est exprès. C’est pour la haine.
Qu’on soit si mal. Qu’on soit si seul. Qu’on nous montre du doigt. Qu’on nous lance des pierres des crachats et des ordures . Qu’il ne nous reste rien. Plus un souffle d’air pour espérer. Qu’on nous jette dehors. Qu’on tombe dans les bras des poseurs de bombe, des femmes sans visage. Qu’on hurle dans les rues sans parabole, sans oiseau et sans femme.
J’ai mon droit de vote. Dans l’isoloir je suis Français. Mais pas de travail, pas de parole, pas de regard du dehors. Isolé. Seul dans l’isoloir. Parole muette. Mon père n’est pas Français. J’ai pas de place. J’ai pas de fils. Où faire un fils ? Pourquoi un fils ? Pour le noyer au milieu de la Méditerranée. Entre rien et rien. Ni d’ici ni d’ailleurs.
Qui je suis moi ?

*

Scène 2.

Le père. Tu es mon fils.
J’ai toujours dit à mes fils : il faut être droit.
Tu respectes les lois.

Lui. Quelles lois, Papa ? Celles du Coran ? Celles du quartier ? Celles de la France ? Celles du plus fort ? Laquelle ?

Le père. Tu respectes les lois. Tu obéis à tes professeurs. Tu restes tranquille. Tu baisses les yeux. Tu travailles. Tu ne manges pas de porc. Tu fais Ramadan. Les prières. Tu ne fumes pas.
Allah te regarde.
Il faut craindre Allah pour être un homme.
Ta mère a souffert pour t’élever au monde. Sans lire sans écrire sans parler. Tout le courage pour t’élever loin de chez nous. Suspendue avec moi au-dessus du vide. Toutes les larmes de ta mère pour faire de toi un homme.
Allah te surveille quand je suis loin de vous à finir d’user ma peau brûlée sur les chantiers, manger mes mains dans le ciment, briser mon cœur au froid des hivers.
Que vas-tu faire mon fils ?

Lui. Où est ma place Papa ?

Le père. Quand ils sont venus me chercher au village le jour du marché, ils m’ont dit : on a besoin de toi. Je suis monté dans leur camion Renauld. Tout de suite embarqué. Pas le temps d’embrasser ma mère. C’était maintenant ou jamais. J’avais ton âge. J’ai décidé ma vie d’un simple pas. Hop ! comme ça. D’une simple enjambée, assis avec les autres à l’arrière du camion. Rien sur le dos. Direction la mer, l’Espagne et Billancourt. A la chaîne ils m’ont mis. J’ai rien dit parce que j’étais fier. On était combien comme ça ? Tous les gars avec moi. On y croyait. C’était un bon pays. Bien heureux d’y avoir fait les petits.

Lui. Où est ma place à moi ? J’ai rien choisi.

Le père. C’est Allah qui choisi.
Contente-toi d’être Bon.

Lui. Bon à quoi ?

Le père. Digne de nous. Digne de ta mère et de ton père.
Creuse le sillon de tes pères.

Lui. Ils disent : on n’a pas besoin de toi.

Le père. Allah a besoin de toi.

Lui. Mais Papa !

Le père. Ne me déçois pas.

Lui. Et si je n’y arrive pas. Et si tu meurs.
Papa !

Le père sort.

*

Un autre 3. Et si tu tombais de ta tour du haut jusqu’en bas. Plaf ! Comme ça.

[…]

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