Trois actes

Pièce en trois actes commandée par le metteur en scène Silvano Voltolina.

Acte 1 : Évocation du corps, de sa naissance à sa mort. Celui d’une femme en fin de vie à l’hôpital : conscience du corps, seulement souvenirs physiques et parcellaires d’une vie écoulée.

Acte 2 : Évocation du corps médical. Deux médecins, l’un vieux, l’autre jeune, se combattent nus comme des lutteurs antiques. Ils viennent de laisser mourir leur patiente. Ils s’affrontent, se justifient, jaugent leurs défaites et leurs faux espoir.

Acte 3 : Quatre tableaux à dire ou à chorégraphier. Évocation des photos de Francesca Woodman.

Pièce créée par Silvano Voltolina, en résidence pour le festival « Théâtre de Poche » à Hédé, avec des comédiens et une chorégraphe italiens, en août 2008.

Terre1

Crédit photo : Monsieur Dan (Terre de Catou Sculpteuse)

EXTRAIT

Acte I
Monologue

J’ai dû m’endormir.
Faut dormir pour vivre.
J’ai dormi sur la table.
Sortie du néant. Dans la Brume. Des trucs qui flottent.
Vision floue. Sortie du noir.
Sensations primitives.

Néant.

Née nue du néant noir de ma mère.
Du néant noir de ma mère nue, du tunnel mortel de ma mère, de ma mère mortelle et nue.
Née mortelle du néant noir et nu.

Née.

Dans le rêve ma naissance.
Née gluante la nuque étranglée par le cordon ombilical.
Trois tours de cordon gluant autour du cou girafe.
Née nue et noyée, noire déjà.
Nettoyée noyée lavée dans la bassine en acier noir.
Mouchée débouchée déglutie crachée claquée secouée.
C’est comme ça que ça marche.
Choc thermique, peur panique.
Hurlée poumons dilatés alvéoles décollées membranes déchirées violée.
Magie noire, noir vaudou.

Négresse.

Couleur noire.
Peut-être les mains de ma nourrice encore qui palpent mon corps qui dort.
Elle dit. Grandit petit fruit. Elle me le dit à moi. Encore. Petit fruit.
Mille petites choses à dire sur ma peau caressée.
C’est moi. Ô ma nourrice nègre j’ai grandi. J’ai vieilli un peu. Le sais-tu ?
Dans le rêve l’odeur latex. Tétine à biberon. Ça aussi avec l’odeur épice animale nourrice.
Mais déchirure. Fulgurance dans la chair et la pensée verbale. Cordon rompu. Adieu nourrice et tous les mots créoles. Arrêt de la fabrique à matière.
Silence. Chercher le fil de ma pensée dévidée. Perdu mon nom et la parole rentrée. Enterrée vivante dans le monde sans mot. Trou noir.
J’ai fermé les yeux.
Enfermée dans la chambre. Chambre noire. Matrice. Négociation. Je veux être noire.
Cette nuit j’ai réussi. Noire enfin moi qui dis les mots du premier monde.
J’ai marché longtemps. Quand je serai grande je les écrirai pour elle. Elle sera fière ma déesse noire. Nourrice panthère.
Négro-spiritual à travers mon corps de neige. Néguentropie. Héritage énergétique.
L’esprit est passé dans le sang. Ça coule là-dedans je me souviens de la chanson.

Exil.

Qu’est-ce qui coule maintenant ?
Je flotte. Lévitation au-dessus de l’océan. Le songe de l’exilée.
Fausse promesse. Je reviendrai. Jamais revenue.
Réfugiée. Recroquevillée au creux du lit. Muette.
Dans mon ventre le premier souvenir. Oiseau poignardé. Rêve épinglé.
Dans le bas du ventre la souris. La même qui grignote, égratigne, griffe, déchire par lambeaux la chair.
Qu’est-ce que tu fabriques bourrique ? Gredine. Qui t’as fais rentrée ici ? Aïe ! Salope ! Galère. Ma mère m’avait prévenue.
Tordue dans le fouillis du lit. Et le sang qui coule dans les draps blancs. Goût ferraille plein les doigts léchés. S’est sorti faut que ça retourne. Cannibale vampire auto- sangsue.
T’as Sali. Grenadine.
Non non. Pas de sang. Tout caché. Tout avalé. Aveuglée. Nettoyée. Jamais saigné. Monde blanc. Du blanc, mettez du blanc partout. Sur les murs, dans le ciel, au plafond, dans mon crâne, dans mes yeux, sur ma peau. Mettez du blanc. Merci docteur. Blanc blanc. Mon corps est blanc. Pur. Purifié. Vierge.
Immaculée et pleine de grâce.

Grâce.

Bras ouverts. Nouvel envol. Nouvelle sensation.
Une tache. Aïe !
La blanche colombe…
A…
Perdu sa virginité.
Aïe ! Tunnel mortel moi aussi.
Encore odeur latex. Ça gâche un peu.
Et puis trop vite. Raté.
Recommence. Pas oublier clitoris cette fois-ci.
Alors écoute. Circulation du sang. A travers les veines ça palpite, ça s’agite.
Des fourmis lumières par tous les bouts. Frissons d’un peu partout.
T’arrête pas.
Là ! De par-là ça s’éclaire. Tension des nerfs. Jusqu’aux doigts des pieds.
Derrière le crâne un grand trou d’air. Comment je respire ? Par le nez ? La bouche ?
Non c’est plus bas. Putain je respire par-là maintenant !
T’arrête pas.
Confiance latex. Non n’y pense pas. Concentration sur nouvelle ouverture.
Et puis soudain corps tout raidi.
Et le cri qui sort. Par où qu’il est sorti ? J’en sais rien.
Putain la vache ! Ma mère m’avait rien dit.
Là je m’endors.
T’as faim ? Oui. Tous les mots revenus.

Rédactrice.

Réveil.
La matière à poème.
Le corps par les trous qui sort les mots.
Je mouille la plume qui court sur la feuille blanche. Je me suis à la trace.
La plus belle partie du rêve. Toutes les voix à travers les nuées roses. J’entends.
Symphonie du rêve. Redevenue vivante.
De la belle chair vivante.
Parcelles du corps en recomposition. Pièces réduites du grand puzzle recollé.
Rédhibitoire le désespoir. Le corps y croit.
Les seins gonflés. Et toute la bouche pour goûter. Touche sens renifle regarde écoute.
Par tous les trous écoute. L’énergie cosmos par les trous aspire.
Circulation de l’air, de la lumière.
En transparence dans la chair. Ça fait rose pâle et rose bonbon. Ça dépend par où tu r’gardes.
Cavalcades et débandades dans les prairies, les taillis, les soupentes, les salles de bain, les palanquins.
Brûlures moquette, piqûres insectes, refroidissements sur carrelage toilettes. Mais du vivant densifié.
Par tous les trous ça coule rivière tonnerre des mots.
Ça parle par tous les trous. Viens.
Viens. Fais parler. Donne à manger pour la matière à parlote.
Tous les trous du vide à remplir. Chairs roses. Grands phallus à répétitions. Petits doigts détaillés. Et langues articulées.
Orgie légumes cucurbitacées hédonistes pour bavardage renouvelé.
J’écris je dis j’écoute je baise. C’est là que ça parle. Dans le corps frotté.
Brûlures et sources d’eau pures. Je me répands en psaumes et versets sataniques.
A croupetons encore en sueur mouillée de la mouille qui dégouline je griffonne papier chiffonné. Je suis le corps à parole. Je suis la chair qui fait le verbe. Le verbe incarné. Celui qui se braille après l’amour. Le cri primal du premier primate parlant. L’incarnation radicale de la chair hurlante.
Rédemption par l’acte de chair. Reddition des pudeurs réductrices. Logorrhée rédactionnelle. Érection de la rédaction du corps scarifié.

Édredon.

Respiration.
Pause de l’oiseau posé. Suspension des trois points en position.
Nidification.
Retour du rêve sur jour de fertilité.
Attrape bonhomme pour fécondation in vivo. Souvenir palpable du fondateur génital. Te trompe pas de trou surtout compagnon. Place semence pour procréation volontaire.
Moment silence.
Retour Éden pour recréation génésique.

Dodeline.

Domestication partielle du corps verbal.
Grosseur surnaturelle. Ballon baudruche. Gonflée engrangé farine du moulin à parole qui tourne à vide.
Tout à l’intérieur qui murmure pour lui-même et retient trop longtemps tous les mots à dire tout fort.
Tout le rêve s’occupe du ventre tendu. Peau de tamtam. Parchemin papier vélin.
Colline creusée du nouveau venu.
Très bon souvenir. Merci le délire du rêve de moi cette nuit.
Petit squatteur. Petite mûre petite framboise.
Fais-lui de l’espace. Me fait griller ma place dans le milieu.
Mes mots sont en écho. Paroles à double voix. Mon corps palimpseste.
Changement dans la gravitation.
Appuie sur la vessie. Et se déplace. Animal marin faisant le gros dos à la surface de l’eau.
Pattes de chats qui te marchent dessus, alors que ça vient du dessous.
Coincer le ventre dans les coussins. Bouge pas baleine.
Il me remonte jusque dans les poumons le batracien.
En apnée le dernier mois. Voleur d’oxygène. L’animal à branchies. Bouffeur de sommeil. Écumeur de mère.
Dormeur dodu dans son domaine. Ventre docile sans doléance.
Patience patience.
Écrirai des berceuses pour calmer toutes mes eaux qui montent.

[…]

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