Parfum d’Automne

Paru chez Christophe Chomant Éditeur, mars 2011.

Les clowns et l’amour n’ont jamais d’âge. Il arrive parfois que l’âme d’un vieux clown rencontre celle d’une jeune femme et que leurs âmes unies l’une à l’autre défient l’éternité… jusqu’à la déchirure. Qui alors peut écrire l’indicible ? Où est la source des mots qui le disent ?

Pirouettes et quiproquos, mots d’amour et dureté des mots. Un clown raconte son histoire d’amour exceptionnelle à une auteure. La lui volera-t-elle ou lui en fera-t-elle cadeau ? Quelle complicité naîtra alors entre l’auteure solitaire qui se fait appeler la Visiteuse et le personnage du Vieux Clown, mi-attachant, mi-agaçant et cependant si vivant ?

Texte né de la rencontre avec Jacques Francini, célèbre clown de la « Piste aux étoiles », désireux de faire revivre au théâtre l’expérience de sa vie et celle de sa dernière et ultime passion.

Texte créé au Théâtre Montmartre Galabru, Paris 18ème, le 7 septembre 2010, par Z cie. Avec Fiona Gélin et Jacques Francini. Mise en scène Jean-Christophe Zaphiratos. Décor et costumes de Daniel Hechter. Musique originale de César Massonat-Francini. Reprise par Théâtre des Apparences, avec Jacques Francini et l’auteure, dirigés par Alain Meneust et Steven Rahuel, le 5 décembre 2010, à Peillac (56). Avec César Massonat-Francini au piano.

Lien : Parfum d’Automne à Paris

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Crédit photos : Perrin Vossion

EXTRAITS

Personnages
Le Vieux Clown
La Visiteuse

Scène 1 – Démaquillage
Le Vieux Clown
On entend une musique.

Le Vieux Clown face public se démaquille lentement, soigneusement.

Scène 2 – Rendez-vous manqué
Le Vieux Clown et La Visiteuse

Le Vieux Clown. Entrez.

La Visiteuse entre. Elle porte des lunettes.
Le Vieux Clown lui tourne le dos. Il ne la regarde pas.

La Visiteuse. Je suis un peu en avance.

Le Vieux Clown. Ça faisait longtemps.

La Visiteuse. C’est notre premier rendez-vous.

Le Vieux Clown. La dernière fois il y avait l’odeur du camélia par la porte ouverte.

La Visiteuse. Excusez-moi.

Le Vieux Clown. Il fleurit toujours en automne. Il sent le thé au jasmin.

La Visiteuse. Je m’appelle Caroline

Le Vieux Clown. Ne dites rien. Attendez.

La Visiteuse. À qui parlez-vous ?

Le Vieux Clown. Tu te souviens ? Le chien non plus n’avait pas aboyé. Le même frisson dans l’air.

La Visiteuse. Je m’appelle Caroline. Je suis venue pour écrire. Cette pièce que vous vouliez écrire. Une pièce de théâtre dont vous serez le personnage. Je suis auteure. Je m’appelle Caroline. Je n’aime pas mon prénom. On ne s’est jamais vu. Je vous connais. Vous étiez à la télé, mais je ne vous ai jamais vu en vrai. C’est la première fois. Vous ne m’ave z jamais vue. Personne ne me voit jamais. Un auteur ça ne se voit pas. J’ai l’habitude.

Le Vieux Clown. Ne dis rien. Attends. Tu es revenue. Je t’ai attendue. Ta respiration dans l’ombre. Dehors le soleil. Ton sourire dans ma maison. Le soleil dedans. C’est bon ta présence.

La Visiteuse. Vous avez les yeux bleus. Bleus comme pas permis. Je ne le savais pas. Je ne pouvais pas le savoir. À la télé, on ne pouvait pas le savoir. Juste le deviner. En noir et blanc ça faisait gris. Gris transparent. Mais pas bleu. Mes parents disaient : « Ce soir, on regarde La Piste aux Étoiles. » Et le grand blanc fichait des claques au petit. Le petit souriait. Il était tout mouillé ou plein de crème fouettée, il se trompait, comprenait tout de travers. Et quand il se prenait à chanter ça faisait comme un arc en ciel en couleur dans la télé en noir et blanc. Peut-être même que son nez devenait rouge. Mais ses yeux je ne savais pas qu’ils étaient aussi bleus.

Le Vieux Clown. Tu n’étais plus là. J’ai eu froid. Non, ne bouge pas. Attends, j’ai des choses à te dire.

La Visiteuse. Un auteur ça n’existe pas. Personne ne le voit. Il disparaît derrière le rideau. Vous êtes le personnage principal. Vous prenez toute la place. Vous parlez à une femme, n’est-ce pas ?

Le Vieux Clown. Tu n’aurais jamais dû partir.

La Visiteuse. Elle est partie ?

Le Vieux Clown. Tu te souviens du premier jour ? Notre premier regard. Ce silence et ta voix quand tu as chanté accoudée au piano. Tout l’espace occupé par ta voix. L’écho de ta voix partout en moi. Tout cet écho de toi depuis en moi.

La Visiteuse. Je n’ai jamais.

Le Vieux Clown. Non, tais-toi. Tu veux un thé ?

La Visiteuse. Je ne suis jamais montée sur scène.

Le Vieux Clown. Un thé au jasmin. Tu te souviens du parfum d’automne.

La Visiteuse. Je n’ai pas de chair. Je suis en papier. Papier buvard à boire les âmes.

Le Vieux Clown. J’ai gardé ton mot. Celui que tu avais laissé sur la table de la cuisine. « Je suis passée prendre un thé. » Tu sais, depuis je cherche tes petits mots partout.

La Visiteuse. Je bois les âmes depuis l’enfance.

Le Vieux Clown. Sur les tables, les coins du piano, les fauteuils du salon, dans la boîte à thé, entre les pages d’un livre, sous la pile de disques. Le chien renifle avec moi dans les coins. On n’a pas l’air malin.

La Visiteuse. Je vous connais depuis l’enfance. Vous vous appelez Jacques. Le clown Jacques. Jacky. Jacquito, mon clown. Mon petit clown dans la lumière. Moi dans l’ombre j’étais votre miroir. Un miroir sans tain. Le petit clown maladroit c’était moi aussi. C’était l’enfant qui ne sait rien. Qui devine tout. Le petit génie. Le grand amoureux de la vie. Celui qu’on aime comme on aime son ours pour pleurer. Celui qui fait rire en secret quand on est bien caché. Celui qui parle aux oiseaux et dont on se moque dans la cour des grands mais qui s’en moque évidemment.

Le Vieux Clown. Je sens ta présence en permanence.

La Visiteuse. Il suffit de demander à un enfant : « C’est quoi la poésie ? », il répondra : « C’est un clown qui pleure quand on a trop ri. » Moi depuis que j’ai grandi, j’écris.
 
Le Vieux Clown. La dernière fois il y avait l’odeur du seringa par la porte ouverte.

La Visiteuse. Excusez-moi. Je m’appelle Caroline. Vous m’avez fait venir. Pour écrire.

[…]

Scène 6 – Bulles et billes
La Visiteuse
Elle remet ses lunettes.

La Visiteuse. Il en est des âmes comme des corps. Elles errent dans l’éther, comme autant de ballons de billes de bulles de savon. Parfois elles se cognent. Alors elles frissonnent. Elles s’attardent. Elles roulent elles s’effleurent elles s’enroulent elles fusionnent. À leur surface elles s’irisent. Et tout autour, elles éclairent l’atmosphère. Mais il suffit d’un souffle pour que tout se brise. Qu’elles s’éloignent et se perdent. L’âme orpheline pâlit se flétrit rétrécit. S’égare et s’étiole. Elle grisonne et s’alourdit. Elle s’oublie.
Je fais collection de billes et d’iris. Les corps restent flous. Pas les billes. Denses brillantes lisses froides entre mes doigts. Câlines au creux de ma main. Chaudes alors. Rondes. Complices. J’en remplis mes poches. Mes joues, ma tête, mon thorax, mon estomac. Je collectionne. J’additionne. Je thésaurise. Je mobilise. Je patiente aussi.

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