Morceaux et Cancrelats

Édité chez Christophe Chomant Éditeur, mars 2013

Été 1994. Là-bas, au Rwanda, les massacres de Tutsis par les Hutus ont commencé depuis avril. Depuis, ici, Anna fait des cauchemars. Et son père divague pire. Mais de dialogue, il n’y a pas. Il n’y a jamais eu. Par-delà les débris du souvenir, l’imposture des silences et les mots indicibles, l’amour d’un père et de sa fille se cherche. Se trouvera peut-être. Mais, qui est Hannah ?

_MG_4707Crédit photo : Francis Lempérière

Créé le 14 mars 2013 à Josselin (56). Avec Sandrine Le Mével Hussenet et Alain Rault. Mise en scène : Bernard Gapihan.

Vidéo : Morceaux et Cancrelats

*

EXTRAITS

Personnages
Le Père
La Fille

Scène 1
Les gâteaux

Le père est assis. Mains sur les genoux. Des pansements aux poignets. Calme, apparemment. Agité parfois de gestes nerveux. Vigilant. Il attend. Attentif à ce qui peut venir derrière lui.
La fille entre par devant lui. Elle l’embrasse. S’assoit à côté de lui. Pose son sac sur la petite table. Silence gêné. Elle reprend vivement son sac et fouille.

La Fille. Des gâteaux tu veux ? Préparés hier. Pas pour toi, pour les enfants. Donnes-les à Papi ont dit. Tu veux ?

Silence.

La Fille. Perdu encore un bras ce matin.

Le Père. (Se frotte les poignets) Sont revenus.

La Fille. Tous les matins un bras.

Le Père. (Se frotte l’avant bras) Rodent.

La Fille. (Se frotte l’épaule) À la machette. Bien sûr.

Le Père. M’ont repris.

La Fille. Alors toi tu divagues pire.

Le Père. Tant que tu manges, même la merde, crèveras pas. Crois-moi.

La Fille. Mes gâteaux la merde ! À pas croire. Entendre ça.

Le Père. Ruser. Faut futer. Faire croire.

La Fille. Après qui t’en as maintenant ? Le docteur ou l’infirmière ? La cuisine est pas bonne, c’est ça ?

Le Père. Sens mes os sous le pyjama. Une seule chaussette. Changer de pied toutes les heures.

La Fille. Tiens les gâteaux. (Elle les pose sur les genoux de son père)

Il regarde les gâteaux sans les voir.

Le Père. Planque ça. Si voient ça, bon pour le transport.

La Fille. Pire que ça Papi y’a pas pire.

Le Père. Combien sont morts aujourd’hui ?

La Fille. Écoute Papa. Ça fait trois mois comme ça. Tu m’écoutes pas. Tu t’inventes. Et moi je cauchemarde. Tous les matins le rêve de la machette. Tu t’es seulement demandé combien de bras j’ai perdu en huit jours ? I parait même que maintenant ils viennent les chercher en autobus dans les camps, les réfugiés.

Le Père. Dans les camions entassés. Direction les fours.

La Fille. Pas les fours papa. Des fosses, grandes comme ça.

Silence.

La Fille. Alors mes gâteaux t’en veux pas ? Bien la peine.

Elle veut reprendre les gâteaux. Son père lui enserre le poignet. Geste arrêté.

La Fille. Tu navigues tout seul. Tu m’écoutes pas. C’est moi là qui pars à vaut l’eau. Je coule Papa. T’entends ça. Tu me lâches. Maintenant. Lâche.

Il lâche prise. Silence.

La Fille. Tu m’as abandonnée. T’as jamais rien compris. Égoïste. On t’avait abandonné. Tu t’es vengé. Quand t’as voulu partir. Quitter là-bas. T’as même pas parler. À moi t’as rien dit. J’ai tout perdu. Alice ma nourrice est morte maintenant. Tu m’entends, morte. Alice nourrice. Morte. Démembrée démantibulée. Tous ses bras autour de moi. Tous mes bras morts.

Le père fait des miettes avec les gâteaux.

La Fille. Pourquoi on a quitté là-bas ? On aurait pu la protéger. Ses enfants avec.

Le père mange les miettes en suçant ses doigts.

La Fille. Alice. Pays des Merveilles. Tu parles. Pays des Milles Collines. Ça ondule sous la forêt. Ça suinte. Noir rouge sang les collines. Forêt des mille serpents. Oh ! regarde une main ! (Silence) Tu te souviens du petit serpent enroulé sur le ventre du bébé d’Alice. Pas crier. Fallait pas. Et la main d’Alice pour prendre le serpent. Me le montrer. La main d’Alice pour la purée de manioc. La caresse d’Alice sur ma peau blanche. Dans le lait d’arachide, la main noire d’Alice. Le cou du poulet avec la machette. Tout le sang sur le bras d’Alice. T’approche pas tu vas te salir. Éclaboussure sur toute la figure.

Elle essuie son visage du dos de la main.
Le père pose sa main sur l’épaule de sa fille. Elle se tourne vers lui.
Silence.
La fille fait le geste de toucher la main de son père et se ravise.

La Fille. Les miettes sur mon pull.

Le père retire sa main.

Scène 2
Hannah

Le Père. Tu ressembles.

La Fille. À qui ?

Le Père. Hannah.

La Fille. C’est moi Anna.

Le Père. L’autre.

La Fille. Ma mère s’appelait Marie.

Le Père. Pas Marie. Tu ressembles à Hannah.

La Fille. À personne alors. Je ressemble à personne.

Le Père. À elle tu ressembles.

La Fille. Qui c’est elle ?

Le Père. Hannah.

La Fille. Je suis seule Papa. Ici toute seule. Tu vois. Toute seule. Les enfants sont pas là. Ont seulement dit donne les gâteaux à Papi. Toute seule.

Le Père. Tu lui ressembles. Depuis toute petite. Toute petite tu ressemblais à Hannah. À quinze ans. Hannah à quinze ans.

La Fille. Mais c’est qui cette Anna si c’est pas moi ? Et pourquoi je lui ressemblerais ?

Le Père. Dans les yeux son regard. Ta marche dans le soleil. L’odeur d’elle.

La Fille. Papa à qui veux-tu que je ressemble si c’est pas à maman et à toi ? Toi t’es un gamin de l’Assistance Publique. T’as été abandonné. T’as jamais eu de famille. Maman était fille unique. Elle a pas eu d’autre enfant. Elle est morte à dix-neuf ans en me mettant au monde. Pourquoi tu dis des choses qui font mal ?

Silence.
Le père se frotte l’avant bras. Jette des regards inquiets derrière lui.

Le Père. Ils reviennent.

La Fille. (Regarde l’heure) L’infirmière ne revient que dans deux heures.

Le Père. F’ront l’appel dans deux heures.

La Fille. Tu r’débloques. M’énerve. Pas moyen de converser. Y a jamais eu moyen. T’échappe.

Le père prend une boîte de médicament vide et s’occupe de la remplir de miettes de gâteau.

La Fille. Je t’apporterai plus de gâteau. Gâchis.

Le père continue. La fille s’époussette. Silence gêné.

La Fille. T’ont débranché la perfusion. Moins gêné maintenant. J’dirai aux enfants Papi n’a plus d’perfu. S’ront contents.

Le père continue toujours. Silence pesant.

La Fille. Qui est Anna Papa ?

Le père arrête son geste.

Le Père. Hannah toute fine. Toute la lumière dans ses belles boucles brunes. Penchée Hannah sur son cahier. Grands cils. Ombres noires sur les miroirs. Sourire mouillé quand je la regarde.

La Fille. Tu l’aimais. C’est ça ? Quand ça ?

Silence.

La Fille. Quinze ans t’as dit. Avant la guerre. Où ça ?

Silence.

La Fille. À l’orphelinat ?

Silence.

La Fille. Chez les sœurs ? A l’école ? Au catéchisme ?

Le Père. Synagogue.

Silence.
Le père termine le remplissage de sa boîte.

[…]

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