Madeleines

Édité chez Christophe Chomant Éditeur, mars 2015

Les Madeleine sont quatre vieilles dames d’une maison de retraite qui se Photo Madeleine 4racontent à une visiteuse et qui retrouvent le goût des madeleines de l’enfance, de la jeunesse, les premiers âges de l’adulte. La visiteuse chemine de vie en vie, de paroles en paroles, de pays bretons en pays gallos, de tempérament en force de caractère, de souvenirs en souvenirs vibrant encore d’une vie bien présente…
La comédienne Karyne Puech a recueilli des témoignages auprès de personnes âgées. Elle a ensuite, confié ces paroles vivantes à l’auteure qui s’en est inspirée pour écrire ce texte de théâtre destiné à être interprété par la comédienne elle-même.

Créé le 20 mars 2015 à Redon (35), par le Théâtre du Tapis Bleu, avec Karyne Puech dans le rôle des quatre Madeleines.
Mise en scène : Jérémy Colas
Texte inspiré de témoignages recueillis par Karyne Puech, auprès de dames dont l’âge, la vie et la sagesse sont autant de chemins éclairés et de phares pour nous guider.

Teaser “Madeleines” : https://www.youtube.com/watch?v=0RCqm47bNE4

Lien : Théâtre du Tapis Bleu

Dossier diffusion Madeleines

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EXTRAITS

Personnages
Madeleine 1
Madeleine 2
Madeleine 3
Madeleine 4

Une maison de retraite.

Madeleine1. Vous avez trouvé facilement ? On m’avait bien prévenue que vous alliez passer. On se prépare. On se met bien. Mais on ne sait jamais bien vraiment. Vous êtes bien installée ? Ils sont confortables n’est-ce pas ? Ils viennent de mon mariage. Les deux fauteuils-là en bois. Les six chaises aussi. La table. L’armoire. Le meuble-là. Ceux-ci étaient là quand je me suis installée. Depuis le premier jour. Ils ne m’ont jamais quittée. Il y avait le lit aussi bien sûr. Celui-ci est resté là-bas. Ici ce sont des lits médicalisés. Ça se comprend. Même pour les aides, tout de même, c’est plus pratique, pour ainsi dire. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. C’est la vie qui impose. Sûr. J’ai toujours cru que je finirai ma vie dans ma maison de Plozévet. Et bien me voilà ici. Et j’ai même plus trop envie d’y retourner. Une maison sans habitant perd de son âme. C’est sûr. Vous voulez un café ? Je n’ai plus l’habitude de recevoir. J’étais couturière dans le temps. Les dames venaient à la maison. Je savais les recevoir. Pour sûr. Les mettre à l’aise pour ainsi dire. Qu’elles prennent le temps. Il faut sentir les gens. Il y a la mode bien sûr, mais il y a la personnalité. Le goût des gens. Il y a des maigres et puis des grosses. Il faut savoir regarder. Vous mettez des pantalons ? Vous êtes jeune. Je n’ai jamais aimé les pantalons. Pour moi, je veux dire. Vous êtes bien libre. Je n’en ai jamais mis. Vous seriez jolie dans une petite robe à fleurs. Ça se fait encore. Vous avez de beaux yeux. Des fleurs sur la robe, des étoiles dans les yeux. (Rire). Vous êtes mariée ?

Madeleine2. Ah ! Vous ! Je vous ai déjà vue. Vous êtes passée hier. C’est ça ? Vous êtes allée voir la petite dame du 212. Elle est bien discrète cette petite dame-là, hein ? Je n’ai jamais été discrète. Je ne vais pas par quatre chemins. C’est comme ça. Vous voulez qu’on vous montre des photos, c’est ça ? C’est une drôle d’idée. On est des vieilles choses. Que voulez-vous qu’on vous raconte ? La vie n’a pas toujours été rose. Mais c’est la vie. Des photos de mon mariage ? Et bien ma petite, il faudra passer mon tour. Vous n’avez pas frappé à la bonne porte. Si vous voulez savoir, y a jamais eu de photo de mariage. (Pause avec sourire) Pour la simple raison qu’y a jamais eu de mariage. Ça vous en bouche un coin ? On m’appelle madame, mais je suis une demoiselle. Pas une vraie de vraie, faut bien dire. Mais une demoiselle tout de même. Si j’ai eu un fiancé ? On peut dire ça. Ou pas. L’homme de ma vie ? La guerre me l’avait apporté. La paix qui me l’a repris. C’était un soldat américain. On s’était connu à la Libération. J’étais prête à le suivre. Oh ! Je l’aurais suivi, soyez en sûre. J’en avais la ferme intention. Je voulais des enfants avec lui. J’y pense souvent à nos enfants. Ah ! Ils auraient été plus bronzés que ceux des copines, c’est certain. (Rire) Vu qu’il était noir. Ça vous en bouche un autre ! Hein ? Et bien, ça n’a pas été possible. En Amérique, les Noirs n’épousaient pas les Blanches. C’était interdit. Impossible. Il a fallu le regarder partir pour ne jamais le voir revenir. (Silence) J’étais belle à l’époque. Vous pouvez me croire. J’aurais pu en trouver un de mari. Après le gros chagrin, j’ai bien cru en trouver un finalement. Tu parles d’un destin ! Il était beau comme un Italien celui-là. Je crois bien que je ne me serais jamais contenté d’un Français, encore moins d’un Breton. Ce gars-là était propre sur lui. Bien comme il faut. Comment vous dire ? C’était un enjôleur. Des yeux de velours et des mots comme des sorciers. Vous vous seriez laissée prendre vous aussi, j’en suis certaine. Je l’ai laissé faire. Après le grand chagrin j’avais besoin d’espoir. Ma famille se méfiait. Ma cousine m’avait prévenue : « Il est bizarre, ce gars-là… » « Qu’est-ce que tu vas chercher. T’es jalouse ou quoi ? » je lui répondais. Pauvre cloche ! Il était tellement beau. Il venait de la ville. Je me suis fâchée avec mes parents. C’est mon oncle qui m’a soutenue après ça. Après quoi ? Vous voulez savoir ? Je vais vous le dire. Cet homme-là était un mac. À cette époque-là, on ne disait pas ce mot-là. On ne le connaissait même pas. Un « mac », vous voyez ce que je veux dire ? Il m’a refilé la syphilis. Après ça, plus question de mariage. J’ai fermé les portes. Fermées à clés. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise d’autres ?

Madeleine3. Je vous pensë pas comme ela. Madeleine, de la chambre 212, m’avait pourtant parlé de vous. Elle se nomme Madeleine. Comme mai. On nous appelle les « Madeleines ». Elle vous trouve mignonne. Elle m’a dit : « Elle est mignonne comme tout, vous allez vouer. » Mai, je vous pensë pas mignonne comme ela. Lé du 216 nous a parlé de vous etou. Elle se nomme Marie-Madeleine. Encore une Madeleine, vous voyez. Mais pas de mème, si vous voyez ce que je veux dire. Cè-ci n’est point commode, creuyez-mé. Un peu dure, mais pas tourjou. Y a des jours avec et des jours sans. Elle est drôle aussi, faut bien dire. La dernière fois, devant le gâteau à la crème, qu’est-ce qu’elle a pu nous faire rire ! Allez savouer la vie du monde. Cé-ci ne s’est jamin mariée. C’est p’t-ête cause à ça qu’elle est dure parfois, ou bien c’est cause à ce qu’elle était déjà dure qu’elle a jamin teroué à se marië. Allez savouer ! Oh ! Mais c’est déjà l’oure de la soupe. Vous reviendrez me vouer ? Ça m’ donnera ben du plaisir.

[…]

Madeleine4. Je vous attendais. Alors comme ça, vous vous intéressez à la vie des vieilles femmes. En général, les jeunes pensent que nous radotons. Ça leur rentre par une oreille et ça leur sort par l’autre. Mais on n’a pas toujours été vieilles, aussi incroyable que cela puisse paraître. Le temps file vite, vous savez. On a à peine le temps de se retourner qu’on se retrouve assise ici, à contempler ses vieilles mains qu’on ne reconnaît même plus. J’ai sorti mon album photos si ça vous intéresse. Les Madeleines m’ont prévenue. C’est étrange, n’est-ce pas ? Vous vous intéressez à quatre femmes, c’est les quatre Madeleines de la maison. Pas une de plus, pas une de moins. C’est un fait exprès ? Non ? C’est étrange la vie. C’est court, mais c’est épatant. J’ai largement profité de cette vie-ci, mademoiselle. Ce serait drôle qu’on vive plusieurs vies. Pourquoi pas. Je serais prête à recommencer, vous savez. J’ai eu beaucoup de chance. Mon père était un homme merveilleux. Et mon mari aussi. On ne peut pas faire mieux, ne croyez-vous pas ? Je vous en souhaite tout autant. Amoureuse à 15 ans, veuve à 75. Faites le compte. J’ai été mariée 54 ans au seul homme que j’ai jamais aimé. Il faut croire à l’amour, mademoiselle. Même aujourd’hui, à 82 ans, je suis encore amoureuse de mon mari. Je ne regarde pas beaucoup les photos. Oui, oui, vous pouvez feuilleter. Je ne regarde jamais sa photo à lui. Je préfère me souvenir. Dans une photo vous n’avez que l’image. Mon souvenir à moi est plein d’odeurs et de chaleur. J’avais 15 ans. Nous jouions aux Basket. Eh ! oui ! Mademoiselle. À Quimperlé, juste après la guerre, nous avions une équipe de basket. Une équipe mixte. Voyez-vous, la ville et la campagne c’était comme deux univers. Comme deux époques même, si je puis dire. Aujourd’hui, que ce soit en ville ou à la campagne, c’est la même jeunesse. C’est l’Internet. Le Smartphone comme disent mes petits-enfants. C’est la musique dans les oreilles. Tous pareils. Mais avant à cette époque, c’était deux mondes. Parlez-en à Madeleine du 212, ou encore à celle du 119. Une vraie paysanne, cette Madeleine-ci, avec tout ce qu’il y a de rond et de bon. Celle du 2012 est plus douce. Ce jour-là, Jean n’arrive pas à délacer ses chaussures. Je me mets à ses pieds. Je lui délace ses souliers. Il se penche. Alors, je sens ses cheveux contre les miens. Sa joue tout près de ma tempe. Soudain, ça me fait tout chaud. La lumière est comme orangé, presque rouge. C’est flou autour. Je me concentre sur les lacets. Mes ongles ripent un peu dessus. Je dois y arriver. Sinon, que va-t-il croire ? Il a un an de plus que moi. Il a des cheveux souples, presque blonds, et de longs cils. Et de belles épaules. Je le sais. Je l’ai regardé souvent. Nous tremblons un peu. Je voudrais ne pas pouvoir défaire ses lacets pour que l’instant dure encore. Mais je ne suis pas idiote. Tout le monde sait défaire des lacets. Il faut finir. Voilà, son pied est libre. Mais il ne se relève pas. Pas encore. Il reste. Ses cheveux contre les miens. Toute la chaleur de sa joue contre ma tempe. Il a compris alors ? Il sait. Je le sais aussi. Nous nous aimons déjà.

[…]

 

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