Le Minotaure ou Les confusions criminelles

Paru chez Christophe Chomant Éditeur, juin 2009.

C’est quoi ce tas au pied des murs du cimetière de l’autre côté des vignes ?

Derrière les murs du cimetière et tout autour de l’église, l’inspecteur réveille les secrets indicibles et traque la folie.

Celle des autres ou la sienne ? Dix témoins, au mobile et à la culpabilité possibles, défilent …

Texte créé le 29 janvier 2006, au Théâtre de la Rochette, à Josselin (56), avec Alain Rault et Sandrine Le Mével Hussenet, dans une mise en scène de Caroline Grondin.

 

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Crédit photos : Caroline Grondin

EXTRAITS

Personnages
L’INSPECTEUR
LA FILLE
LES NEUF TÉMOINS

I

L’INSPECTEUR. Ça c’est quoi ?

LA FILLE. Ça c’est un tas. Rien qu’un tas.

L’INSPECTEUR. Des vêtements ?

LA FILLE. Un tas de vêtements. Des fringues sales. Des saletés.

L’INSPECTEUR. C’est un gros tas.

LA FILLE. Un monticule.

L’INSPECTEUR. Ça a bougé.

LA FILLE. Jamais. Rien qu’un tas de tissus sales. Des enveloppes de tissus. Tas de sale.

L’INSPECTEUR. Des chaussures.

LA FILLE. Des pompes vieilles usées abandonnées. De sales pompes.

L’INSPECTEUR. C’est un corps.

LA FILLE. Rien qu’un vieux tas de fringues de vieilles grolles.

L’INSPECTEUR. C’est un corps humain.

LA FILLE. Un monticule de tissus sales. C’est rien.

L’INSPECTEUR. Un homme. Je vois.

LA FILLE. Rien.

II

L’INSPECTEUR. Je ne suis pas fou.

III

PREMIER TÉMOIN. Je suis postier. Si j’avais pu je l’aurais fait. C’était pas faute d’avoir envie. Putain de salopard. M’avait soulevé ma femme pendant qu’j’étais prisonnier. Quatre ans qu’il est resté avec. I couchait à la poste. I z’avaient prévu de partir ensemble. Mais j’suis r’venu. Pas d’ça Lisette. Une mutation et hop j’ai r’pris femme et enfant. À l’autre bout d’la France. Son Jan elle l’a jamais r’vu. Mais paraît-il que le dernier soir elle est allée le r’trouver. À toute force elle voulait une gamine de lui. Une p’tite comme la p’tite à Guillaumine. Derrière la meule de foin du champ à Guy pendant la fête du pays. Mais j’voudrais bien y voir. Le p’tit c’est à moi qui r’semble. J’y compte bien. Ouais c’est vraiment vrai que j’aurais dû lui régler son compte à c’t salopard.

IV

DEUXIÈME TÉMOIN. C’est moi Guillaumine. De l’Assistance publique. Domestique de culture. Mariée à Jules Campin artisan maréchal ferrant-forgeron-mécanicien-pompiste.
J’a jamais compris comment qu’c’est-y qu’mon homme i y a jamais pensé. Qu’ça lui a jamais traversé la tête c’est ça moi que j’a jamais compris. Un coup de masse. C’était point dur. Ça non. I y a pas pensé. Mais moi quand j’le voyions r’venir rôder cheu nous autour de la p’tiote ça me démangions d’lui faire comme aux poules.
Un jour un corbeau a chu du haut du clocher. Il avait l’aile qui pendouillait triste. Entre mes doigts je lui a tenu le cou bien serré. Voyez monsieur l’agent c’que j’voulions dire. Ça a duré longtemps. Il ouvrait un d’ces becs. Mais j’tenions fort. Et patiente. Longtemps il a fallu pour l’occire. J’y suis v’nue à bout qu’j’en avions les doigts tout raidis. Mais quand on l’a eu jeté au fumier et bah en lui marchant d’ssus à c’te bestiole vous me croirez ou non des heures après i gueulait encore. La sale bête. Voyez c’que j’voulions dire ?
J’voulions plus de lui cheu nous. Mon homme si. Même que c’est lui qui est allé le r’chercher après qu’il a su.

L’INSPECTEUR. Su quoi ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Bah qu j’étions grosse.

L’INSPECTEUR. Et alors ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Bah c’était pas lui l’père c’état l’aute.

L’INSPECTEUR. L’aute ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Moi j’voulions un p’tiot. Un tout p’tiot. Cheu nous y avait bien le p’tit gars de l’Assistance qu’on avait élevé. L’apprenti d’mon homme. Mais moi j’voulions un p’tiot bien à moi. Alors.

L’INSPECTEUR. Alors ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Bah alors j’sommes allée trouver l’aute. Le Jan. Avec toutes i couchait. C’était pas sorcier de s’rajouter à la liste. J’a fait c’qui fallait. Vu qu’mon homme état trop grand pour me faire des bébés trop gros à me faire crever. Mon homme i voulait plus m’en faire depuis qu’la première état morte en-d’dans. Alors.

L’INSPECTEUR. Alors ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Bah moi j’croyions qui se s’rait en allé. Un gars d’l’Assistance ça s’en va passé la majorité. Ça reste pas dans les fermes où qu’ça été domestique. Ça s’sauve dès qu’ça peut. Et bah c’ui-ci il est resté. Si. Et en plus i v’nait tous les soirs cheu nous avec sa postière et ça pendant toute la guerre. Mon homme qui voulait. C’était à pas comprendre.

L’INSPECTEUR. Et le petit ?

DEUXIÈME TÉMOIN. Bah ça pas été un p’tit gars ça été une pisseuse. Le portrait craché du Jan. Sommes pas dev’nue folle c’est qu’j’étions solide. Il était là tous les soirs à v’nir voir la p’tiote. Sa postière elle disait toujours qu’alle en voulait une comme ça. Moi ça m’rendions folle. Et mon homme était content. C’est à rien comprendre.

L’INSPECTEUR. Je vois.

DEUXIÈME TÉMOIN. Qu’est-ce vous y voyez vous ?

V

TROISIÈME TÉMOIN. Jardy je me nomme. Alfred Jardy. Je suis chasseur. Oh ça aurait pu être. Ça aurait point été dur. Une balle perdue pendant la battue au sanglier. Comme tous les gars du pays il est chasseur lui aussi. Un dimanche. Avant le casse-croûte et le coup de rouge. Pour sûr que ça aurait été facile. C’est bien des fois qu’on s’est regardé nous autres pendant qui tournait l’dos. Mais il se méfiait le bougre il était pas long à faire volte-face et à nous sourire avec son air malin. Toutes nos femmes nos filles nos frangines que c’en est pas croyable. Qu’est-ce qu’elles lui trouvent ? Pendant qu’on était tous prisonniers il a pas dû savoir où donner de la tête ou d’autre chose le saligaud. Oh et puis même après guerre même après son mariage avec c’te brave Pierrette. Mais faut voir comment qu’elles brillent dès qu’il fait son paon. Ça roucoule. Ça se chatouille de la langue à l’oreille. Ça glousse. Elles se trémoussent de la jeunesse à pas d’âge. Un accident de chasse. Ça arrive. Pendant la battue. Une belle balle à sanglier. Une balle pour le Sanglier des biches.

VI

LA FILLE. Tout au fond du vallon. Dans le bois de chêne. Juste dans la ravine. La biche acculée. Devant elle le taureau le mufle palpitant. Peur. La biche a peur. Blanche biche entre les parois de la ravine. Elle sent le désir du taureau. Un désir de terre de terreau de feuilles mortes d’humus. Un désir de chair. Tressaillent les flancs chauds et humides de la bête noire. La biche le voit et dans sa peur la biche se sent belle. Si douce. Elle sait son pelage soyeux. Elle pressent la surprise du cuir épais du taureau sur le satin de sa peau. L’élue la choisie la préférée le morceau de roi princesse petite douce au creux de la ravine. Elle tremble du désir de la mâle bête. Avance le taureau sur la biche blanche. Tremble la biche. Tremble le sol à chaque pas. La bête est lourde. Pèse sur le sol. Pèsera sur elle. Souffle le mufle sur le museau de la biche. Le taureau pousse sa corne. Tout le vallon en tremble. Un désir puissant comme la mort.

L’INSPECTEUR. Vous tremblez ?

VII

QUATRIÈME TÉMOIN. Pierrette née Picard. Orpheline de père tué en 14. Mariée à seize ans par une mère méchante à un ivrogne jaloux. Trois enfants. Divorcée pour mauvais traitements. Remariée à Jan Lajouvance. Cocufiée jusqu’à la corne. De toutes les femmes suis la moins désirée. Jamais vraiment. Trop triste trop grise. M’a prise pour femme par pitié par dépit. C’est ma sœur qui l’avait refusé. C’est la seule qu’il a jamais aimée. Sa fiancée de cœur. La mère avait dit non. Pas d’ça. Pas un gars de l’Assistance. Il m’a mariée moi. Mais le désir il était pour les autres. Toutes les autres. Trop brisée trop fatiguée trop triste trop grise. Si j’ai voulu le tuer ? Si j’ai pensé sa mort ? Noyé peut-être. Sais plus. Oublié. Fatiguée. Taisez-vous.

VIII

LA FILLE. C’était en mars. Pendant la taille de la vigne. Il allait pour tailler la vigne. Tous les matins du mois de mars. Il ne taillait pas la vigne.

[…]

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