La Seine est un Tigre

Paru chez Christophe Chomant Éditeur, octobre 2010.

Deux personnages pour un seul être. Deux voix intérieures. Deux cris déchirant la nuit de la chambre d’hôpital. Deux rires aussi.

Souvenirs et derniers combats d’un funambule déambulateur sur son fil multiple et géographique, tiré entre le Père Lachaise et la gare de l’Est de sa mère, entre Bagdad et Paris, la Seine et le Tigre, le marché d’Al A’Zamiyah et les Buttes Chaumont, entre l’infirmière et le marronnier de l’hôpital, entre les morts et les vivants…

Entre complicité et rivalité, Jérémie soliloque ou dialogue. Jusqu’à sa réconciliation ?

Créé le 30 octobre 2010 à Josselin (56), avec Jérémy Colas : Jérémie 1 et Olivier Hussenet : Jérémie 2. Mise en scène : Sandrine Le Mével Hussenet. Avec le savoir-faire de Cédric Chavin, chorégraphe cascadeur.

Lien : Vidéo extrait La Seine est un Tigre (Steven Rahuel)

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Crédit photo : Pierrick Panier
EXTRAITS

Personnages
Jérémie 1 : Jérémy Colas
Jérémie 2 : Olivier Hussenet

1

Jérémie 1. J’ai mal à ta tête.

(Jérémie 2 agite la tête.)

Jérémie 1. Mal à ta tête.

Jérémie 2. Tête.

(Jérémie 2 se tape la tête.)

Jérémie 1. Tape pas ma tête.

Jérémie 2. Tête à claques.

Jérémie 1. Pas ma tête.

Jérémie 2. Tête. Tête en bois.

Jérémie 1. Touche pas ma tête. Tu touches ma tête. Ahhhh ! Tous mes trous dans ta tête. Tes trous plein ma tête. Ahhh ! Ça gratte, ça rampe là-dedans.

Jérémie 2. Des vers à bois.

Jérémie 1. Ça glisse dans tout le vide de toi. Ça communique. De mon canal lacrymal à ton utricule. De mes sinus à ta trompe à moustache. Frappe marteau enclume. Ecume de ta morve. Cracheur de mousse.

(Jérémie 2 crache.)

Jérémie 1. Crache pas. J’ai soif.

(Jérémie 2 ne respire plus.)

Jérémie 1. Ahhhh ! se tenant la tête. Ahhhh ! J’étouffe ! De l’air. Allume les lumières. Lumières ! Lumières ! Salaud. Respire. Respire.

(Jérémie 2 respire. Jérémie 1 s’affaisse.)

2

Jérémie 2. Ça fait toujours un peu peur la première fois. La première fois c’était pas ici. C’était dans le troquet habituel. Rue Dalayrac. La même table en formica rouge. Avec les cercles de café comme les anneaux olympiques. La même banquette en skaï, piquée de trous de cigarette, déchirée à droite, la mousse qui sort comme la chair sous le scalpel. Ouverture de la viande qui donne envie de mordre. Blessure de guerre. Fais gaffe pépère, t’assoie pas ou ça te crie dessus. Comme en Irak. C’était dans le même troquet, rue Dalayrac. Le même zinzin dans ma tête. Et soudain dans la glace, il y en avait un autre. Putain ! j’ai dit. Il avait la bouche grande ouverte. Sans un cri qui sort. Grande ouverte comme ça. J’ai pas fini mon verre. J’ai payé. Un euro soixante. La patronne a dit quelque chose que j’ai pas compris. J’ai dit : Putain, faut pas qu’i m’attrape. J’ai couru jusqu’au carrefour des Rigollots, obliqué direct sur le bois de Vincennes. Après j’ai mis les mains dans mes poches. Et j’ai marché jusqu’au cimetière du Père Lachaise, histoire de parler à quelqu’un. Au début ça fait toujours un peu peur. Après on s’habitue.

3

Jérémie 1. Je parle aux morts depuis que je suis tout petit. Ma mère disait toujours : sois poli. Et elle partait sur son vélomoteur, avec son casque blanc et sa jupe relevée. Elle partait la journée. Elle me laissait tout seul. Il fallait regarder les aiguilles du réveil pour savoir quand elle allait rentrer. Les aiguilles on ne les voyait pas bouger. Mais à force d’avoir mal aux yeux on sentait qu’elles avançaient quand même. C’était peut-être les larmes de mes yeux qui les faisaient rouler. Je n’ai jamais compris. J’avais toujours peur qu’elles avancent d’un coup. Le temps de cligner des yeux et ding ! elles se mettraient à tourner d’un coup. Comme dans un deux trois soleil. Après ça, immobiles. De l’air de rien. Et ma mère, ding ! serait reparue. Reste poli gamin, qu’elle disait. Et elle partait. Ce n’est que plus tard que j’ai compris où elle allait. Elle préférait travailler le jour. La nuit, y a trop de filles. Et autour des gares y a toujours des clients, même le jour. Le jour tu vois davantage la saleté et la laideur des gens, tu vois leur grimace et leur crasse, leurs points noirs, leur couperose, leur capitons graisseux, leur gerçures, leur caries, leur sexe rose qui sent les caniveaux de la halle aux poissons, tu vois leur désir salace et leur solitude plus vraie que la nuit. Mais tant pis disait ma mère. Moi le soir j’ai mon petit à nourrir. Elle revenait le soir. Je faisais semblant de faire mes devoirs. Reste poli, elle disait en me tapotant la tête. Tap ! comme ça sur ma tête. Moi je n’étais pas vraiment seul. Je parlais aux morts. Elle faisait le tapin gare de l’Est, un peu gare du Nord. On habitait rue Saint-Blaise, près du cimetière Lachaise. Après l’école, j’emportais le réveil à oreilles et j’allais causer aux morts. Je gardais un œil sur le cadran du réveil, l’autre sur les noms des morts. Quand je voyais un vivant, je me cachais derrière les tombes, j’attendais qu’il parte, et je reprenais ma conversation.

[…]

5

Jérémie 1 et Jérémie 2 respirent alternativement. Quand l’un inspire l’autre expire. Et inversement. Ils respirent de plus en plus fort. Jérémie 2 suffoque. Jérémie 1 sourit.

6

Jérémie 1. Je suis mort à chaque fois.

Jérémie 2. La première fois c’était pour faire peur à maman. Mais ça n’a pas marché. Elle était rentrée trop tard. Plus je grandissais plus elle rentrait tard. Elle disait : je fais des heures sup. pour payer tes études supérieures.

Jérémie 1. Ta mère !

Jérémie 2. La deuxième fois, c’était pas fait exprès. C’était la nuit. A l’époque où maman rentrait vraiment tard. M’étais laissé enfermer au père Lachaise. La pierre m’est tombée dessus. Pas sur la tête. Seulement sur la poitrine. Suffoquée la cage thoracique. Deux côtes fêlées.

Jérémie 1. Dix centimètres plus haut c’était ta tête.

Jérémie 2. Un jour maman n’est plus rentrée du tout. La nuit l’avait avalée. Pas recrachée.

Jérémie 1. Même pas dégueulée.

Jérémie 2. Suis allé direct dans la Seine. Du noir plus noir que la nuit. Plus épais que la nuit.

Jérémie 1. Plus froid. Putain, beaucoup plus froid.

Jérémie 2. Mais j’ai pas pu. Il a fallu que je m’accroche. Les ongles sur la mousse des pierres. Mes mains sur les barreaux rouillés. Tout vomi. La nuit, le sang épais de la nuit, le froid glacé, le néant noir, toute l’eau des berges et leur odeur de vase. Vomi tripes et boyaux de Paris. Vomi ma mère putain avalée par le nuit.

(Jérémie 1 fait le geste de vomir.)

Jérémie 2. Je suis mort un nombre incalculable de fois.

Jérémie 1. Mercenaire engagé volontaire dans une société privée attaché à la sécurité des bâtiments à Bagdad.

(Il fait le bruit de six explosions avec de grands gestes.)

Jérémie 2. Neuf fois. Comme les chats.

7

Jérémie 1. Là-bas, c’est pas pareil. Ça sent la poussière. Plein ton nez. Ton nez tapissé de poussière. De la poudre blanche sur les grolles, les replis de pantalon, dans les cheveux, dans les cils. Plein les oreilles. La poussière blanche comme du coton dans tes oreilles. Ça pourrait faire écran à la fumée. Mais ça fait pas. Dans tes narines, sur ta langue, dans le fond de ta gorge l’odeur noire et acide de la fumée. Tas de tôle calcinée. Tu savais toi avant, qu’une voiture met plus d’une semaine à cuire. Et il y en a toujours une à cuire quelque part à Bagdad. Kebab de pneu plastique goudron sauce pétrole. Blanche poussière par terre. Nuage noir toxique dans l’air. Et le ciel comme un couvercle bleu soleil de plomb. Ça t’écrase entre marteau et enclume. Tout au fond de mon oreille. Explosions. Avenue d’Haïfa, marché d’Al A’Zamiyah, rue de Sal Man Pak. Fais ton sac. Ton barda. Reste pas là. La terre est toute rassie, ratiboisée, rasée de ta barbe à poux, des arbres tout rabougris. Dans les cimetières t’as même personne à qui parler, pas de statue, pas de pierre debout. Tous couchés en vrac sous les gravas. Une herbe folle qui fait la nique. Mais que des cailloux et de la poussière blanche. Personne à qui parler. Les morts te font la gueule en Irak. De la barbaque muette. Comme les femmes voilées. Mur de muettes. Les vivants moitié morts de peur. Les mecs des regards comme des cratères. Les Amerloques tout blancs de poussière, même les noirs. Blancs de peur. Tendus comme des paratonnerres. La terreur dans leurs genoux. Tête d’hiboux. Choux. Genoux. Cailloux. Pauvres types.

[…]

14

Jérémie 2. Au début ça fait peur. Après on s’habitue.

Jérémie 1. Ta gueule !

Jérémie 2. Tu ne devrais pas repenser à tout ça. Ça te fait du mal.

Jérémie 1. Rigole !

Jérémie 2. Je n’aurais jamais dû t’entraîner là-dedans.

Jérémie 1. T’es qui ?

Jérémie 2. J’aurais dû me douter que tu ne résisterais pas à tout ça.

Jérémie 1. Tu te prends pour qui ? Pour qui tu te prends ?

Jérémie 2. Le coup du squat rue Dénoyez, la chambre de maman abandonnée avec le réveil à oreilles, le coup de la cave et de la pute à Bagdad… J’aurais dû t’éviter ça.

Jérémie 1. Canaille ! Raclure ! Cérumen, morve, bile, foutre, excrément, vomissure glaireuse !

Jérémie 2. Et pourquoi est-ce que tu n’as jamais voulu aller aux putes à Paris ?

Jérémie 1. Fils de pute !

Jérémie 2. Tu croyais donc qu’elles ressembleraient toutes à maman ? A la mère, on touche pas. C’est ça ?

Jérémie 1.

Jérémie 2. A cause de toi, il a fallu aller jusqu’à Bagdad. Avec ce que ça t’a rapporté. Une petite pute, le sexe en sang, purulent, muette comme une tombe.

Jérémie 1. Touche pas !

Jérémie 2. Trop tard.

Jérémie 1. Tape ma tête ! Tape.

Jérémie 2. Tu veux me frapper ?

Jérémie 1. Tape ma tête !

Jérémie 2. Arrête ! Fais pas ça. Je disais ça pour causer. Arrête !

Jérémie 1. Bouillie de ta cervelle en miette, salissure de ta chair salie, mâchouilli de viscères pas propres, sac à merde, fils de pute, cloaque de ta mère, rejet des berges de la Seine en cru, vomissure d’égout, baiseur de petite pute sale, même pas capable de baiser une femme, petite enflure boursouflée de pus qui pue…

Jérémie 2. Arrête ! Mais arrête ! C’est moi. C’est moi ! Arrête !

(Ils se battent. S’arrêtent épuisés.)

[…]

16

Jérémie 1. Au cimetière du Père Lachaise, ma préférée s’appelait Georgette. Georgette Chamois, 1895-1976. Elle était un peu vieille. Mais elle était très drôle. Toujours à faire des réflexions sur ses voisins. Pas tendre, mais drôle. Quand j’arrivais un peu tard, elle m’engueulait : c’est à cette heure-ci que t’arrives ? Il fallait que j’explique : j’ai eu une course à faire pour maman. C’est bien, mon petit, t’es un bon p’tit gars. Ou alors : la maîtresse m’a gardé en retenue. Tu te moques de moi ! Punition : récite-moi la table des sept. La plus dure. Et sans te tromper cette fois ! Une fois sept sept deux fois sept quatorze trois fois sept vingt-et-un quatre fois sept vingt-huit cinq fois sept trente cinq… Continue t’arrête pas. Six fois sept quarante deux sept… Planque-toi fissa gamin, v’là quelqu’un. Fallait attendre, roulé en boule derrière le caveau d’à côté. Personne jamais ne venait voir Georgette. Elle avait perdu ses enfants pendant la guerre. Et puis à ce que je crois, elle avait assassiné son mari qu’était plus bon à rien. Alors bien sûr, ses neveux et ses nièces se méfiaient. Elle n’avait plus que moi. Je lui apportais des fleurs que j’avais volées sur d’autres tombes, des tombes trop fleuries, trop visitées. Elle disait, ça sert à rien gamin, moi je préfère les bonbons. Des fois j’en avais dans les poches, des tout collants. Je lui en mettais sur sa pierre, ça faisait comme un collier de perles collantes sur le vieux marbre gris. Elle rigolait.
[…]
Plus tard, juste avant que maman disparaisse, j’ai eu une fiancée. Elle était douce et discrète. Elle était morte à 19 ans, en 1954. Elle était grande, avec de très longs cheveux noirs. Elle en faisait une natte qu’elle mettait sur le côté, comme ça, le long de sa chemise de nuit très fine. Elle était pieds nus. Elle avait de jolis seins tout ronds. Quand je pensais à ses seins, ça me faisait pleurer. J’étais très amoureux. Je lui chantais des chansons. A elle je chantais des chansons. Comme ça doucement. Rien que pour elle. Alors de grosses larmes coulaient sur ses joues, dans son cou, jusqu’à la naissance de ses seins. Et moi tout en chantant, je bandais comme un saint extatique au-dessus de sa tombe.
La nuit, tout seul dans mon lit, je repensais à elle. Elle s’appelait Rachel. Je me caressais. Rachel. Rachel. Je jouissais. Merveilleusement. Comme un soleil. En plein ciel. Loin, au-dessus de Paris. Loin, au-dessus des vivants. Dans le ventre éternel de Rachel. Dans ses cheveux. Entre ses seins. Avec les anges chantant les louanges de ma belle, pour des siècles et des siècles.

(Jérémie 2 chante.)

[…]

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