“Beaucoup d’histoires commencent à l’est” : la vidéo

Création des Compères 2019, du lycée Ampère de Josselin. Scénario, personnages, mise en scène, scénographie et costumes (avec l’aide des élèves DTMS -Habillement- du lycée Louis Armand de Locminé et leur professeur Colette Heber), sous la direction de Sandrine LMH et de Liliane Dauteuil.

Vendredi 7 juin 2019, L’Écusson (Josselin), 20h30.

Captation signée Steven Rahuel : https://www.youtube.com/watch?v=8W55mI4MlTQ&feature=youtu.be

Le futur ou déjà le présent… De la science-fiction ou du fantastique… Une planète éteinte. Un univers concentrationnaire. Une jeunesse grise et conditionnée. « J’ai éteint les désirs parce qu’il n’y avait plus rien à désirer… », a dit le Baron. Alors commence le combat pour l’espoir.

Un monde à reconstruire.

Comédiens

Brendan : n°08 ; Paul : n°07 ; Niels : n°12 ; Nell : n°13 ; Léa : n°20 ; Maëva : n°33 ; Morgane : n°46 ; Maël : n°55 ; Damien : n°67 ; Julien : n°81 ; Louen : Louen, chaman ; Jean : Le Baron ; Antoine : Garde 1 ; Clément/Brian : Garde 2.

Musiciens

Timothé : guitare ; Sébastien : accordéon.

Technicien lumière

Ewen

Techniciens plateau

Alexis et Junie

Costumières habilleuses

Colette Heber et ses élèves DTMS de Locminé

Mise en scène et direction d’acteur

Sandrine LMH et Liliane Dauteuil

La troupe au complet (Compères 2019).
Le salut général, avec les enfants “sauvés” (collégiens Max Jacob).

Scène 1.

N°08, n°07, n°12, n°13, n°20, n°33, n°46, n°55, n°67, n°81,

puis Garde1 et Garde2.

Dix silhouettes devant des écrans, assises en ligne devant le public. Visages éclairés par leurs écrans. Blafards. Un son se fait entendre.

Lumière latérale : entrée des gardes. Coupure des écrans.  Les gardes font l’appel.

Garde1.       Numéro 81.

N°81 se redresse, debout devant sa chaise, quitte ses écouteurs et son écran. Diminution du son.

Garde2.       Numéro 67.

N°67 idem.

Garde1.       Numéro 55.

N°55 idem.

Garde2.       Numéro 46.

N°46 idem.

Garde1.       Numéro 33.

N°33 idem.

Garde2.       Numéro 20.

N°20 idem.

Garde1.       Numéro 13.

N°13 ne réagit pas.

Garde1.       Numéro 13 !

N°13 ne bouge toujours pas.

Les deux gardes se regardent interloqués.

Garde2.       (Plus fort) Numéro 13 !

Garde1.       Numéro 13 !

Garde2.       Toujours pas ! Numéro 13 !!! (Au Garde 1) Va chercher le Baron.

Garde1 sort. Tout le monde reste immobile.

Le Baron entre. Et s’approche de N°13. Les deux gardes se placent derrière N°13.

Le Baron.    (Très gentiment) Alors N°13, on ne veut pas se lever ? Tu veux pas ? Allez ! Ce serait gentil. Fais-le pour moi. Ce serait bête, quand même, que je sois obligé de m’occuper personnellement de ton cas. Tu veux toujours pas bouger ? (Soudain très froidement) Embarquez.

Les gardes se saisissent de N°13, sans trop de ménagement, suivis du Baron. Ils sortent. Les autres restent figés.

Scène 2.

N°08, n°07, n°12, n°20, n°33, n°46, n°55, n°67, n°81,

puis Garde1 et Garde2.

Même scène.

Soudain, N°07 se plie en deux sur sa chaise.

N°07.          Ah ! (Il souffre apparemment à la poitrine et à la tête.)

Lentement, les autres s’en aperçoivent.

N°20.          Qu’est-ce qui t’arrive ?

N°07.          Je ne sais pas. J’ai mal.

N°20.          Tu es malade ?

N°07.          Je ne sais pas. C’est la première fois que ça m’arrive. C’est arrivé d’un coup. Au moment où ils ont emmené N°13.

N°20.          C’est bizarre. Tu devrais peut-être aller à l’infirmerie. T’as mal où ?

N°07.          Ça m’a fait mal, là, dans la poitrine. Et ma gorge s’est serrée. Et mes yeux m’ont piqué. C’est mouillé dans mes yeux.

N°12.          C’est des larmes.

N°07.          Ils l’ont emmenée. Ils lui font mal.

N°08.          Ça s’appelle la rééducation.

N°07.          Je connais la rééducation. Ça fait mal. J’ai mal. Je ne vais pas bien. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

N°33.          Bizarre.

Les gardes reviennent. Tout le monde se replace. L’appel reprend.

Garde1.       Numéro 12.

N°12 se lève et se place devant sa chaise.

Garde2.       Numéro 07. (N°07 hésite à se lever) Numéro 07 ! (Garde2 s’approche de N°7) T’as un problème ?

N°07.          Non non, ça va.

Garde2.       Alors debout !

N°07 se lève difficilement.

Garde2.       Debout !

N°07.          Où est N°13 ?

Garde2.       Depuis quand c’est ton affaire ? On ne s’occupe de personne ici. Chacun son écran, chacun ses écouteurs, chacun sa chaise, chacun sa trajectoire ! C’est compris ?

N°07.          Oui.

Garde2.       Au suivant !

Garde1.       Numéro 08. (N°08 ne réagit pas.) Numéro 08 ! Décidément quelque chose ne tourne pas rond ici. Numéro 08, debout !

N°08.          Oups, pardon. (Il se lève)

Garde1.       Toujours dans la lune, Numéro 08 ?

N°08.          La Lune ?

Garde1.       C’est une expression. Ne te fiche pas de ma poire !

N°08.          Poire ?

Garde2.       Stop ! Silence !

Garde1.       Chaises !

Tous déplacent leurs chaises et reviennent se mettre en ligne.

Garde2.       Écouteurs !

Tous mettent leurs écouteurs.

Garde1.       Au sol ! Couchez-vous !

Ils se couchent.

Garde2.       Déclanchement écouteurs !

Garde1 sort. Commence le son. Garde2 sort.

Sons en boucle… Tandis que la lumière s’amenuise. Pénombre.

Scène 3.

N°08, n°07, n°12, n°20, n°33, n°46, n°55, n°67, n°81,

puis Garde1 et Garde2, avec N°13.

Lumière latérale. Les gardes rapportent N°13. Ils la soutiennent. Elle est mal en point. Ils la couchent et lui mettent ses écouteurs. Ils ressortent. Pénombre. Temps.

N°13 retire ses écouteurs.

N°07.          (Retire ses écouteurs à son tour) Comment vas-tu ?

N°13.          Ça va. J’ai bien résisté.

N°07.          J’avais mal.

N°13.          Je vais bien.

N°07.          Je vais mieux.

N°12.          (Retire aussi ses écouteurs) Une poire, c’est un fruit. Le fruit d’un arbre.

N°08.          (Idem) Un fruit ?

Petit à petit tout le monde retire ses écouteurs. Le son diminue jusqu’à disparaître. Alors on entend une musique.

N°12.          Vous entendez ?

N°20.          Non.

N°46, 67, 81.Non.

N°07.          Si j’entends.

N°13.          Moi aussi.

N°55.          Qu’est-ce que c’est ?

N°12.          Ça a un nom. Mais je ne m’en souviens pas.

N°55.          D’où te viennent ces noms ?

N°12.          Je ne sais pas. Ils viennent tout seuls.

La musique continue.

N°67.          Je crois que j’entends quelque chose.

N°81, 46.     Chut !

La musique encore.

Noir.

Scène 4.

N°55.

Lumière blanche, puissante.

La salle de rééducation : un siège. (Un livre est sur le sol, plus loin.)

N°55 entre. Il nettoie le siège et le sol autour du siège.

Il découvre le livre. Le feuillette, très intrigué. Il regarde autour de lui. Cache le livre sous ses vêtements. Et sort.

Scène 5.

Tous, puis Louen.

Les dix numéros marchent mécaniquement, en cercle, sous la surveillance des gardes. Le Baron entre et appelle les gardes qui sortent avec lui. Les Dix sont seuls. Soudain la musique se fait entendre. N°12 s’arrête, N°07 et N°13 aussi. Le cercle est désorganisé. N°55 s’arrête aussi. Finalement, tout le monde s’arrête et écoute. N°55 sort le livre qu’il cachait.

N°33.          C’est quoi ?

N°55.          Je ne sais pas. Je l’ai trouvé quand j’ai nettoyé la salle de rééducation.

N°12.          C’est un livre.

N°20.          Comment tu sais ça ?

N°12.          Je sais pas. Mais c’est un livre.

Ils regardent le livre, tournent les pages, regardent les images, longtemps. La musique se fait de plus en plus forte.

N°12.          Ça, c’est un arbre. Il est vert. Ça, un fruit. Celui-là est rouge.

N°08.          C’est ça un fruit ?

N°12.          Un oiseau. Bleu. Une abeille. Un papillon. Multicolore.

N°08.          Multicolore ?

N°12.          Je parle de couleurs.

N°55.          Je ne connais pas les couleurs. Tout est gris ici.

N°12.          Pas là. Regardez. Une fleur. Un écureuil. Le soleil.

N°33.          Comment tu sais tout ça ?

N°12.          Je ne sais pas. Ça vient tout seul.

Louen entre. La musique s’arrête.

Tous se retournent vers lui et ont un mouvement de recul.

Louen.        Il le sait parce que comme moi, il est descendant de chaman.

N°55.          Qui es-tu ?

N°33.          D’où viens-tu ?

N°20.          Pourquoi tu sais ça ?

Louen.         Oula ! Pas tous à la fois ! Mon nom est Louen. Je viens du Temps. Je passe entre les Mondes et le Temps. Je le sais parce que je suis chaman et que je ne l’ai pas oublié.

N°08.          Un chaman ?

Louen.         Un voyageur du Temps et des Mondes. Celui qui sait et qui parle. Celui qui entend et qui dit.

N°67.          Ben dis donc !

N°81, 46.     Chut !

N°12.          Je me souviens de quelque chose…

Louen.         Fais-toi confiance. Ça reviendra tout seul. Tu sais beaucoup de choses, mon frère. Si tu les as oubliées, la Terre et l’Univers, eux, ne t’ont pas oublié. Je suis venu te le dire. Laisse ta mémoire revenir.

N°12.          J’avais un nom.

Louen.         Oui. Ton nom est Chanteclair.

N°07.          C’est beau.

Louen.         (A N°07) Ton nom à toi est Pierre.

N°13.          Je ne suis pas un numéro non plus.

Louen.         (A N°13) Tu as raison, ton nom est Rivière.

N°13.          Ça me plait. Il me semble que je le savais.

N°33.          Et moi ?

Louen.         Écoute ton cœur. Toi aussi tu connais ton nom. Écoutez à l’intérieur. Tout au creux de vous. Il y a votre nom. Il n’a pas été effacé.

N° 33.         Orchidée. Je m’appelle Orchidée.

Puis tous les autres laissent leur nom venir. Ils se le murmurent, se le disent et le répètent. Leur nom leur donne envie de marcher. Ils se déplacent en le disant de plus en plus fort, à eux-mêmes et aux autres qu’ils croisent… avec de plus ne plus de joie (« Loup », « Papillon », « Plume », « Cerise », « Flocon », « Soleil »…)

Scène 6.

Tous, puis Le Baron et les Gardes.

Le Baron entre, suivi des gardes.

Louen disparaît.

Garde1.       Tous en rang !

Les dix numéros s’alignent, avec plus ou moins de bonne volonté.

Le Baron les passe en revue. Puis s’arrête.

Le Baron.    Un objet a été dérobé. Un objet qui m’appartient. Celui qui me l’a pris serait-il assez aimable pour me le rendre ? C’était sans doute par étourderie qu’il l’a ramassé…

N°55 passe le livre à N°08, qui le repasse à N°20 qui le lui repasse. (Jeu entre les deux). Finalement, N°33 le récupère et le cache.

Le Baron.    Que le coupable se dénonce !

N°67 et N°46 regardent N°55.

N°81 met un coup de coude à N°67.

Baron.         (A N°55) C’est donc toi ! Embarquez-le !

Les gardes s’emparent de N°55 et sortent avec lui.

Le Baron.    (Avant de sortir, aux autres) Si je ne retrouve pas cet objet, il va beaucoup souffrir !

Il sort. N°07 se plie en deux. Les autres le secourent.

N°12.          Ça s’appelle l’empathie.

Scène 7.

N°08, n°07, n°12, n°13, n°20, n°33, n°46, n°67, n°81,

puis Garde1 et Garde2.

Les gardes reviennent.

Garde1.       Tous en rang !

Garde2.       Chaises !

Garde1.       Non. C’était à moi de dire « Chaises ».

Garde2.       Non ! Pas du tout ! C’est à moi ! Chaises !

Garde1.       Non ! Chaises !

Garde2.       Ta gueule ! C’est moi. Chaises !

Garde1.       Non ! Chaises, c’est moi ! Chaises !

N°33.          On fait quoi ?

Garde2.       Vous allez chercher vos chaises.

Garde1.       Vous allez chercher vos chaises et vous vous asseyez dessus.

Garde2.       Non ! Assoyez-vous !

Garde1.       Non ! On dit « asseyez-vous » !

Garde2.       Non ! « Assoyez-vous » c’est plus classe.

Garde1.       Non ! « Asseyez-vous » c’est mieux.

Garde2.       Non ! Moi je dis « Assoyez-vous ».

Garde1.       Toi t’es un frimeur ! On dit « Asseyez-vous », un point c’est tout.

N°20.          On fait quoi alors ?

(En même temps)   Garde2. Vous vous assoyez.  / Garde1.   Vous vous asseyez.

Durant toute la joute verbale entre les deux gardes, les numéros font et défont les ordres, hésitent, recommencent, vont, reviennent et finissent par s’assoir au sol ou sur les chaises restées au fond.

N°12.          De toute façon, les deux se disent.

Garde1.       On ne t’a rien demandé à toi !

Les gardes se rendent compte que les numéros sont assis n’importe comment sur des chaises en vrac.

Garde2.       Debout !

Les numéros se lèvent sauf N°8.

Garde1.       N°8, debout ! N° 8 ! N°8 encore dans la lune ! N°8 ! Ne te fiche pas de ma poire !

N°8.            (En se levant) Une poire c’est un fruit !

Garde1.       (Hésitant) Ne te fiche pas de mon… fruit…

Garde2.       Chaises !

Garde1.       (En aparté) C’était à moi de le dire…

Les numéros prennent leurs chaises qu’ils installent en ligne devant le public.

Garde2.       En ligne !

Les numéros se mettent en ligne, debout devant les chaises.

Garde1.       Numéro 81. Assis.

N°81 s’assoit.

Garde2.       Numéro 67.

N°67 idem.

Garde2.       Numéro 46.

N°46 idem.

Garde1.       Numéro 33.

N°33 idem.

Garde2.       Numéro 20.

N°20 idem.

Garde1.       Numéro 13.

N°13.          Je m’appelle Rivière.

Garde2.       Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?

Garde1.       N°13, tu seras mis dans le rapport.

N°13.          Mise ! Je serai mise dans le rapport. Je suis une fille.

Garde2.       Tais-toi ! Ou on te conduit en salle de rééducation.

N°13.          Déjà prise.

N°12.          Ça s’appelle de l’impertinence.

Garde1.       Toi le 12, on t’a pas sonné ! Assieds-toi.

N°07.          C’est pas gentil.

Garde2.       On t’a pas sonné non plus, N°07 ! Assis !

N°08.          Sonné ?

Garde2.       N°08, assois-toi !

Garde1.       Écouteurs !

Garde2.       Non, ça c’était à moi de le dire ! Écouteurs !

Garde1.       Non, c’est…

Garde2.       Ta gueule !

Garde1.       Toi-même ! Et qui c’est qui dit « écrans » ?

Garde2.       C’est toi.

Garde1.       Non, c’est toi.

N°33.          On fait quoi ?

Garde2.       Vous mettez vos écouteurs et vous allumez vos écrans.

Ils obtempèrent.

Garde1.       Tu vois que c’est toi qui l’as dit.

Garde2.       Ta gueule ! Va déclencher les écouteurs.

Garde1.       C’est toujours à moi de le faire, y en a marre à la fin. (Il sort)

Garde2.       Quelque chose ne tourne plus rond ici…

Le son se fait entendre. Garde2 reste un moment à surveiller les numéros qui semblent « sages ». Il finit par sortir.

Scène 8.

Les mêmes

Aussitôt que Garde2 est sorti, les numéros retirent leurs écouteurs et éteignent leurs écrans.

Le son disparait aussitôt. On entend alors la musique.

N°12.          Je m’appelle Chanteclair et je me souviens.

N°08.          Raconte.

N°12.          Il y avait des arbres. Des milliers d’arbres. Ils perdaient leurs feuilles et leurs feuilles repoussaient. Il y avait des arbres et des fleurs. Les pétales tombaient et des fruits renaissaient. Les fruits tombaient et de nouveaux arbres repoussaient Il y avait des abeilles et des oiseaux. L’air chantait et bourdonnait dans le soleil. Il y avait des bêtes, des timides et des hardies. La terre bruissait et l’eau de la rivière coulait.

N°07.          C’est beau.

N°81.          Chut ! Écoute !

N°08.          La rivière ?

N°67.          Chut, j’écoute.

N°46.          Moi aussi.

N°12.          Il y avait la mer.

N°08.          La mer ?

Les autres.   Chut ! Continue.

Noir.

Scène9.

Le Baron, N°55, et les gardes.

Lumière blanche, puissante.

La salle de rééducation : N°55 est sur le siège.

Le Baron lui tourne autour. Les gardes assistent à la scène.

Le Baron     Où étais-tu hier ?

N°55.          J’étais ici.

Le Baron.    Que faisais-tu ?

N°55.          Je nettoyais.

Le Baron.    Tu nettoyais la salle de rééducation. Répète.

N°55.          Je nettoyais la salle de rééducation.

Le Baron.    Tu te souviens de l’odeur ? Celle de l’urine et de la sueur ? L’odeur de la peur ? L’odeur de la soumission ? Tu te souviens de cette puanteur ? Tu t’en souviens ?

N°55.          Oui.

Le Baron.    Ce n’est rien à côté de ce que va sentir cette salle après ton passage. (Silence) Qu’as-tu trouvé hier dans cette salle ?

N°55.          Je n’ai rien trouvé.

Le Baron.     Je veux que tu me rendes ce que tu m’as dérobé.

N°55.          Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Le Baron.    Qu’as-tu trouvé ? Qu’as-tu vu ?

N°55.          Je n’ai rien vu.

Le Baron.    Ce que tu as vu, tu vas très vite l’oublier. (Il s’adresse aux gardes) La voix !

Garde2 s’apprête à sortir, Garde1 le rattrape.

Garde1.       C’est à moi qu’il a dit de le faire.

Garde2.       Non c’est à moi.

Garde1.       Non, c’est à moi.

Le Baron.    Voix !!!

Les deux Gardes sortent ensemble. Le son se fait entendre.

Le Baron.    Écoute, écoute bien.

N°55 S’agite sur la chaise.

Le Baron.    Tu n’es rien. Pas même un insecte, pas même un grain de poussière. Tu as aimé les images ? Tu as aimé les couleurs ? Oublie. Oublie-les. Tu ne les mérites pas. Oublie-les vite. Parce que je vais te faire souffrir longtemps. Ton monde est ici. Ton monde est gris. Sans saveur. Sans couleur. L’autre monde n’existe plus. Il n’y a rien pour toi ailleurs qu’ici. Tu n’iras nulle part. Ce que tu as vu, tu ne le mérites pas.

N°55.          Si. Je mérite l’écureuil. Je mérite l’oiseau. Le papillon multicolore.

Le Baron.    Rien ! Tu ne mérites rien. Tes parents n’ont connu que la guerre et la misère. Le monde est poussière. Et je te fais survivre. Sans moi, tu ne serais même pas un numéro.

N°55.          Je ne suis pas un numéro. Mon nom est Soleil.

Le Baron.    Jamais ! (Aux gardes qui sont revenus). Plus fort, la voix !

Ils ressortent en se bousculant. Le son est plus fore.

N°55.          Je mérite le ciel, le vent !

Le Baron.    Rien !

N°55.          La lune et les étoiles !

Le Baron.    Impossible ! Il n’y a plus rien. Le monde a perdu sa couleur et sa saveur. Il est terne et gris. Tu es terne et gris. Tu es vide. Je t’ai vidé. J’ai éteint les désirs parce qu’il n’y avait plus rien à désirer.

N°55.          Je fais partie de ce monde que vous avez détruit. J’appartiens au monde des vivants !

Le Baron.    Tu n’es qu’un misérable survivant. Plus fort !!!

Le son devient assourdissant.

N°55.          Je suis vivant !

Le Baron.    Encore plus fort.

Le son est encore plus fort et N°55 s’évanouit.

Noir.

Scène 10.

N°08, n°07, n°12, n°13, n°20, n°33, n°46, n°67, n°81,

puis Garde1 et Garde2 avec N°55.

Pénombre.

Les « Numéros » reviennent. Ils s’assoient par terre, en cercle.

Lumière latérale. Les gardes reviennent avec N°55 inconscient.

Garde1.       Vous n’êtes pas en ligne ?

N°13.          Le cercle, c’est mieux.

Garde2.       Décidément, ça ne tourne plus rond ici.

Garde1.       Ce Numéro (il désigne N°55) n’a plus que 24 heures pour rendre au Baron ce qu’il lui a volé. Débrouillez-vous pour le retrouver !

N°33.          Ce n’est pas un numéro, il s’appelle Soleil.

Garde2.       C’est bien ce que je disais. Ça ne tourne plus rond.

Garde1.       (Au Garde2) Et toi, tu sais comment tu t’appelles ?

Garde2.       Ta gueule !

Garde1.       Pas génial comme nom.

Les gardes sortent.

Scène 11.

Tous les numéros et Louen

Pénombre.

Ils entourent N°55. La lumière augmente en même temps que la musique revient.

Louen entre. Il se penche sur N°55 et le réveille.

La musique s’arrête.

Louen.         Comment vas-tu, bonhomme ?

N°55.          J’ai mal à la tête.

Louen.         As-tu tout oublié ?

N°55.          Je n’ai rien oublié.

Louen.         Formidable !

N°67.          On n’a plus que 24 heures pour rendre le livre.

Louen.         Dans 24 heures vous serez partis. Vous n’aurez plus besoin du livre.

N°81.          Partis ?

N°12.          Je sens qu’il doit rester des vestiges de l’ancien monde. Nous devrions aller à sa recherche.

N°55.          Je l’ai senti.

N°33.          Je le sens aussi. Je suis d’accord. Il faut partir.

N°08.          Je veux voir des papillons.

Louen.         Normal, c’est ton nom.

N°08.          Je sais. Je m’appelle Papillon.

Louen.         C’est aussi le nom d’un évadé.

N°08.          C’est parfait !

N°07.          Je me sens plein d’espoir.

Louen.         Reposez-vous. Vous partez demain. (A N°12) Viens avec moi, mon frère. Nous avons des choses à nous dire avant votre départ.

Louen et N°12 sortent.

N°08 et N°20 sortent aussi.

N°08.          Viens. Au fait, tu t’appelles comment ?

N°20.          Cerise.

N°08.          Viens Cerise, j’ai quelque chose à te montrer. J’ai remarqué ça hier.

Scène 12.

Les mêmes.

N°55 se relève et avance en avant-scène, suivi de N°33. Les autres les observent, muets et attentifs.

N°55.          Je ne sais pas si c’est une bonne idée de vouloir s’évader.

N°33.          Tu as peur ?

N°55.          Ici, le monde est connu. A l’extérieur nous ne connaissons rien.

N°33.          Tu veux rester ici ?

N°55.          Je ne sais pas. Je me dis qu’il suffit de lui rendre son livre et de tout oublier.

N°33.          Impossible ! Maintenant que nous savons, il n’y a pas de retour en arrière possible. On a cherché à nous faire oublier le monde d’avant. On nous a retiré tout goût, tout sentiment, toute émotion, tout espoir. Sans doute pour nous rendre la vie supportable. Sauf, qu’elle n’est plus supportable. Le Baron est une ordure. Il est de la génération des destructeurs de la planète et il s’est servi du malheur pour assouvir sa soif de pouvoir. Nous devons partir à la recherche des vestiges de l’Ancien Monde et le reconstruire.

N°55.          On n’est même pas sûr que ces vestiges existent encore.

N°33.          Louen n’est pas venu à nous pour rien !

N°08 et N°20 reviennent, portant avec eux une plante en pot et une pomme.

N°20.          Il existe des vestiges ! (Montrant la pomme)

N°08.          La preuve ! (Montrant la plante)

N°55.          Où avez-vous trouvé ça ?

N°08.          Dans la chambre du Baron.

N°33.          Vous êtes allés dans la chambre du Baron ?

N°08.          J’avais repéré cette plante à travers la fenêtre.

N°20.          On est entrés et on aussi trouvé ça, sur son bureau. (Elle montre la pomme)

N°55.          C’est incroyable !

Les autres s’approchent. Touchent la plante.

N°20 mord dans la pomme et trouve ça délicieux. Elle la passe à N°08. Il mord à son tour. Délicieux ! Il la passe à N°55, idem. Puis c’est le tour de N°33. Idem. N°13, puis N°07, N°81 qui force N°67 et N°46 à mordent aussi dans la pomme.

N°67.          C’est dingue !

N°46.          C’est super bon !

N°67.          Mais alors, ça existe !

N°81.          Depuis le temps qu’on vous le dit !

Scène 13.

Les mêmes, puis les Gardes, puis Louen et N°12, puis Le Baron.

Les gardes entrent.

Garde2.       Qu’est-ce que vous faites ?

Garde1.       Où avez-vous trouvé ça ?

Garde2.       Vous l’avez volé !

Garde1.       Au Baron !

N°13.          Parfaitement ! Vous saviez qu’il avait ça chez lui, et vous n’avez même pas réagi ? Réagissez ! Vous ne voyez pas que ce n’est pas normal ce qui se passe ici ?

Garde2.       Vous n’aviez pas le droit !

La musique se fait entendre. Les gardes l’entendent éberlués.

N°20.          Écoutez !

Garde1.       Qu’est-ce que c’est ?

N°33.          La preuve qu’un autre monde est possible.

Louen et N°12 entrent.

Louen.         Vous devriez goûter aussi.

Garde2.       C’est qui lui ?

N°12.          T’inquiète.

N°20.          Tenez ! (Elle tend la pomme au Garde1 qui la prend.)

Garde1.       (Mordant dans la pomme) Mmmmh !

Garde2.       Fais voir ! (Il lui prend la pomme et mord dedans.) Ben ça alors !

Le Baron entre, fou de rage.

Le Baron.    Vous êtes entrés dans ma chambre ! Vous m’avez volé ce que j’avais de plus précieux ! D’abord mon livre ! Et maintenant…

N°08.          Votre plante…

N°20.          Et vos fruits. (Elle en sort d’autres de sa poche.)

Le Baron.    (Aux gardes) Emparez-vous d’eux ! Ces numéros méritent la mort !

Garde2.       (A N°20) Tu en as d’autres ?

Garde1.       On pourra partager ?

Le Baron.    Obéissez ! Embarquez-moi ces misérables !

Garde2.       On n’a plus tellement envie, en fait.

Garde1.       En fait, on préfèrerait pas.

Le Baron.    Je vous détruirai tous.

N°55.          Tu as assez fait de dégâts comme ça ! (Aux gardes) Arrêtez-le !

Les gardes se saisissent du Baron qui se débat et hurle. 

Le Baron.    Je vous interdis ! De quel droit ! Bande de…

Les gardes l’assomment.

N°55.          Direction la salle de rééducation ! Un bon lavage de cerveau lui fera le plus grand bien. Il faut juste changer la bande son.

N°12.          Je m’en charge.

N°55.          C’est parfait !

Les Gardes emportent le Baron, suivis de N°12. Ils sortent.

Scène 14.

Les mêmes, puis les Gardes et N°12.

Louen les observe, souriant.

N°55.          En route, les amis ! Nous avons un monde à reconstruire.

Tous se placent en position de départ. Les gardes reviennent et se placent au milieu des autres.

Garde1.       Attendez-nous !

Garde2.       On part avec vous !

Garde1.       On va où ?

N°12 revient.

N°12.          À l’Est. Beaucoup d’histoires commencent à l’Est.

N°55.          Le Baron ?

N°12.          Il est branché. Il en a pour des semaines, s’il survit au traitement…

Garde1.       (À Garde2) Au fait, je m’appelle Pivoine.

Garde2.       Et moi Fougère.

Garde1.       Enchanté.

Garde2.       De même.

Début d’une nouvelle musique.

N°55.          Nous sommes prêts. Partons !

N°12.          Cap à l’Est ! Direction le soleil levant !

Louen.         Bonne route les amis ! Je ne vous promets pas que ce sera facile. Mais faites confiance à Chanteclair, il saura vous guider.

Il se place derrière eux. La musique s’intensifie.

En avant-scène, les douze retirent le haut de leur combinaison. Lentement. Soigneusement. Quand tout le monde a retrouvé son identité et sa propre couleur cachées sous les combinaisons, ils quittent la scène et remontent lentement les gradins éclairés.

Sur le plateau Louen les a regardés partir en souriant.

N°33 se retourne.

N°33.          (À Louen) Et toi ?

Louen.         Je vous attends là-bas.

Il disparait dans le noir du plateau. Les autres continuent leur progression sous la musique très forte et dans la lumière.

Cut musique et lumière en même temps.

Janvier 2019

Lycée Ampère de Josselin (56)

Les Compères, sous la direction de Sandrine Hussenet Le Mével

Le salut des musiciens.
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