Âmes bretonnes

Les compositeurs bretons Pierre-Yves Moign, Adolphe Mahieux, Paul Flem, Joseph-Guy Roparzt, Rhené-Baton, Jean Cras, Maurice Duhamel et Paul Ladmirault viennent hanter les trois musiciens d’un Trio, une pianiste, un violoniste et un violoncelliste, pendant leur répétition. Voix aimables, poétiques ou humoristiques. Voix vivante d’outre-tombe, dialogues entre les vivants et les morts, entre les morts surtout qui jouissent de leurs souvenirs, avec les vivants parfois qu’ils bousculent gentiment, flattés tout de même qu’on interprète leurs œuvres avec tant de respect.

Texte commandé par Aldo Ripoch, violoncelliste.

Spectacle, récital et théâtre, créé par Instant Trio, avec Aldo Ripoche (violoncelle), Jean-Marie Lions (violon) et Laurence Allix (piano), le 28 septembre. 2011, aux Champs Libres à Rennes. Mise en scène et en voix Éric De Dedadelsen, avec la collaboration de Yann-Fanch Kéméner.

Aldo

EXTRAITS

Personnages

Aldo : Aldo Ripoche, Jeu et Violoncelle
Laurence : Laurence Allix, Jeu et Piano
Jean-Marie : Jean-Marie Lions, Jeu et Violon
Joseph-Guy Roparzt  : Aldo Ripoche, Voix off
Paul Le Flem : Frédéric Pichon ,Voix off
Maurice Duhamel : Yann-Fanch Kéméner, Voix off
Jean Cras : Éric De Dadelsen, Voix off
Paul Ladmirault : Éric De Dadelsen, Voix off

[…]

Scène 2
Où l’on parle de Ropartz, de Le Flem, de Duhamel, de Mahieux,
et un peu de P-Y. Moign et de Bourgault-Ducoudray.

Joseph-Guy Ropartz. Joseph-Guy Ropartz. Ça est mon nom. J’ai mine de barde. Merlin dans sa longue barbe.
Je gîte au château de Lanloup au pré élevé de mes ancêtres, au-dessus des falaises. Des falaises noires grevées de lourds rochers, léchées de landes rousses, qu’éclaire le couchant ocre et rouge, au miroir de grises vagues. J’ai nom Ropartz, on m’a fait venir. Chaque fois qu’ils prennent violons ou violoncelles, ils convoquent ma parole. Depuis qu’ils m’ont porté en ma terre bretonne, et bien avant même, je dis la musique qu’ils font. Il faut mourir trois fois pour mourir vraiment. Et bien, moi ne suis pas encore mort de ma première mort. Mort je n’ai pas encore quitté les vivants et la musique de leurs instruments. Écoute ami, ma voix de quand je parle, je coule les r, je mets quelques mots à l’envers. Je suis Breton, même si de Rennes à Paris ai suivi les cours, jusques à Nancy et Strasbourg ai donné les miens, même si des Parnassiens et des Symbolistes j’emprunte les chemins, je suis de Lanloup. De ma terre traversée de longue mémoire. L’Ankou me connait, nous chantons les mêmes nuits sous la lune. L’elfe et sa reine accompagnent mes couplets. Viviane les murmure, Merlin les connaît. Arthur, beau prince, sait de ma musique les chemins qui mènent au Graal. Les mêmes qui guident le pêcheur vers les mers froides. J’ai nom Ropartz.
Joseph-Guy Ropartz, ça est mon nom. J’appelle mes compagnons. Venez, dont d’e veiz, son-aozerien lezvreur ! Paul Le Flem, de dix-sept ans mon cadet à la naissance, mon aîné de douze au sépulcre.

Paul Le Flem. Cent trois ans.

Joseph-Guy Ropartz. Moi quatre-vingt onze.

Paul Le Flem. Ami, père spirituel. Tu m’appelles ?

Joseph-Guy Ropartz. Paul Le Flem, mon voisin, il est. De l’autre côté de la baie de Paimpol, de l’autre côté des rives du Trieux. On dit de sa presqu’île, entre Trieux et Jaudy, qu’elle est sauvage.

Paul Le Flem. Sauvage ? Seulement lorsque tu regardes vers Bréhat et le troupeau de roches roses, vers le large, entre les deux rivières et leurs flancs couronnés de genêts ébouriffés, griffant sans cesse le lichen au dos des pierres.
Non, d’où je suis, orphelin de Lezardrev, Lézardrieux du Trieux, la ria caresse doucement les berges, la mer enfle sa langue et la retire en secret, les ruisseaux s’y laissent goûter et mouillent les prés, les petits parcs de légumes salés, clos de murets et de buissons. Aux lunes gourmandes, la mer noie parfois quelques landes de terres d’artichauts, de haricots ou de pommes de terre.
Moi-même, je viens à la composition comme la grande marée. Cyclique est ma création. Cent trois ans c’est assez vaste pour faire de longues pauses. C’est assez de temps pour écouter ma terre. Même loin d’elle, même de Paris ou de Moscou, même des tranchées de la Grande-Guerre sur les fronts de l’est. Même enseignant à Sati le contrepoint ou défendant le talent d’Igor Stravinski ou de Darius Milhaud. Même aveugle aux derniers temps de ma vie, j’écoutais le souffle du vent de la mer, j’écoutais chanter le grain du granit des calvaires et l’écorce des vieux chênes. Même vieux, moi-même, à l’ombre de la flèche gothique de Tréguier, je marchais de mémoire sur les grèves et les landes. Même allongé sous la pierre, j’entends toujours les magiciennes chanter la mer, et les fées la clairière de mon pays.

Joseph-Guy Ropartz. Bretagne ma Bro.

Paul Le Flem. Mais j’entends venir Duhamel. C’est toi, Ropartz qui l’a fait appeler.

Joseph-Guy Ropartz. J’ai appelé tous ceux de la Kevredigezh son-aozerien Breizh.

Paul Le Flem. La ronde des compositeurs bretons. Notre vieille société. Unique en son genre en pays de France. Ronde macabre. Tu rallumes de vieilles braises, petit père brezhon.

Joseph-Guy Ropartz. C’était en 1910. Mais notre réunion, notre projet, notre mission étaient faits pour durer. Elle dure, notre quête.

Maurice Duhamel. Laouen ! Kamarad ! Salud !

Joseph-Guy Ropartz. Salut à toi, l’ami Maurice Bourgeaux, dit Duhamel.

Maurice Duhamel. Ya da ! Sûr ! Elle dure ! Notre musique ! Des pierres élevées par nos frères, jusqu’aux petits cailloux récoltés pour l’éternité. Le nom de notre terre. Notre identité ! La moindre mélodie baignée aux rivières celtes, aux racines de nos arbres millénaires, faisait écho à un son, un thème, un accord breton, à nos danses, à nos rythmes, au Barzaz Breiz, à nos gwerzioù et kan ha diskan ; imprégnée elle est, de notre terre, hom douar, ou de la mer, hom mor, de notre langue, hom brezhoneg.

Joseph-Guy Ropartz. On ne nous a pas changé notre Duhamel.

Paul Le Flem. Les tombeaux n’ont guère d’influence sur les passionnés. Ils ont l’âme bien trop forte.

Maurice Duhamel. Ma musique n’est peut-être pas la meilleure, Ô brillants, harmonieux, fidèles amis, mignon brav ! Mais souvenez-vous que c’est la musique de notre Bretagne que j’ai toujours voulu défendre et faire entendre. Celle de notre peuple. Celle que le petit peuple du labeur s’est transmise de siècle en siècle, de veillées en veillées, d’aïeuls à filleuls, sur le fil ancestral qui tissa notre identité culturelle. Et c’est à nous, à vous, grands et petits de Kevredigezh son-aozerien Breizh, Ar seizh Breur d’en sublimer, d’en révéler l’essence, d’en renouveler le sens, d’en inventer la prochaine naissance et de rendre à chacun, à chaque tout petit, la grandeur et la fierté d’être Breton et citoyen libre. La culture est à tous. Et je veux la défendre, du creux même de ma tombe, foi de socialiste.

Joseph-Guy Ropartz. De la première heure. Dreyfusard, antimilitariste.

Paul Le Flem. Historien de la Bretagne, ethnomusicologue !

Joseph-Guy Ropartz. Duhamel ! Plus Breton que Breton. C’est bien toi qui appris le breton, alors que nous autres le parlions bien avant dans le ventre maternel. Duhamel, notre conscience politique !

Maurice Duhamel. Komzit din deus hennezh ! Toi, Ropartz, tu es notre conscience musicale.

Paul Le Flem. Bretonne !

Maurice Duhamel. Universelle, donc !

[…]

Scène 5
Où seul parle Cras

Jean Cras. Pardonnez, mesdames, messieurs, je reviens de la mer. Je suis couvert d’embruns. J’ai donné ma vie, mon âme à la mer. Je n’en reviens guère. Depuis que j’ai quitté la terre des vivants, j’ai rejoint ma maîtresse. J’ai nom Jean Cras. Je suis marin et compositeur, officier et inventeur, amiral et pianiste. Autrefois j’emportais mon piano sur mon navire. Je ne composais qu’en mer. J’avais fait raccourcir mon clavier de trois notes pour qu’il tienne dans ma cabine. Aujourd’hui j’ai fait ajouter quelques dizaines d’octaves, et je promène mes doigts sur les touches, comme je touche l’écume. Je suis un solitaire. Seuls comptaient pour moi, mon épouse Isaurette, mes enfants Isaure, Colette, Monique, Pierre. La musique et la mer ! Je n’ai fait partie d’aucune coterie. J’appartiens à la mer. La Bretagne est mon port, mon attache. La mer est mon souffle. J’y entends, j’y comprends, j’y puise toute ma musique. La mer me dit la paix de l’éternité quand elle est étale, elle me dit les tourments et la rage quand elle est gouffre et montagne, elle me dit la peine quand elle lave les ponts, elle me dit l’amour quand elle épouse le soleil en brisures sanguines, qu’elle le noie et l’avale, qu’à l’horizon, ils fêtent, impudiques, leurs noces mystiques et que la nuit irrémédiable les recouvre, elle me dit l’infini quand elle se prend pour le ciel. Je suis l’amant de la mer. Je suis un homme tranquille. Aux heures de silence, j’ai inventé la règle Cras, ce double rapporteur qui permet de tracer sa route sur les cartes marines. Vos fils aujourd’hui s’en servent encore. Ce n’est pas que je sois fier, j’ai plutôt l’âme simple, c’est que je me réjouis de savoir que les marins sillonnent la mer, la parcourent et s’y repèrent grâce à mon petit engin. Même impalpable dans l’éther, j’effleure encore la mer de lignes tracées à la main des marins. J’ai nom Jean Cras. Je suis né à Brest le 22 mai 1879, j’y suis mort le 14 septembre 1932, d’une maladie foudroyante. Trois jours ont suffi à me brûler sur la terre. Ils m’avaient fait major général de l’arsenal militaire. Je leur avais dit qu’il fallait me laisser en mer. La terre et moi n’avions rien à nous dire. J’ai nom Jean Cras. La mer est ma maîtresse. Pardonnez, mesdames, messieurs, si je suis couvert d’embruns. Il vous a pris de m’entendre. Vous connaissez mon amour. Il n’est plus lieu de s’étendre.

[…]

Ce contenu a été publié dans Théâtre. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *