À ciel ouvert [Lettres de Palestine 2013-2014]

Paru chez Christophe Chomant Éditeur, octobre 2014. 20151207_221740_2

Sandrine Le Mével Hussenet gagne la Palestine en mars 2013 dans le cadre d’un projet d’écriture et de théâtre.

Chiara, comédienne italienne, Jérémy, comédien français et elle-même, auteure et metteuse en scène, vont rejoindre les membres d’une équipe d’un théâtre à Bethléem et d’une université à Ramallah.

Ils souhaitent poser les bases d’une collaboration artistique et scientifique franco-italo-palestinienne, autour du thème de « l’infertilité féminine »…

À ciel ouvert est le recueil des courriels écrits par l’auteur aux siens restés en France durant ses deux voyages là-bas, en 2013 et 2014.

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Hebron_7-3-2013 (4)AIDArefugeeCamp_8-3-2013 (2)Crédit photo : Fulvio

EXTRAITS

Premier jour
lundi 4 mars 2013
(maison du Dr Carlo)

[…]
Nous sommes à Bethléem, en Palestine, reçus comme des princes… dans une prison à ciel ouvert.
Les plaies, les murs, les barbelés, les déchirures profondes entre les hommes, visibles dans la chair même de cette terre… tout m’a déjà épuisée de douleurs.
Mais c’est à l’humanité et à la création que je suis venue puiser l’eau de ma source. Et je sais que tout est là. Même la Lumière.
Mais au secours, pitié pour les hommes. Pitié ! Ce soir je n’aurai que ce mot. Pitié !
Comme est étrange cette impression d’avoir découvert la seule terre abandonnée de Dieu, là où on en parle le plus et se revendique le plus de lui ! Cette terre est brûlée, dévastée par la foi. Les hommes y ont inventé l’enfer. Les trois religions occupent le territoire découpé au couteau de boucher. C’est ici que Dieu a délaissé les hommes qui ont finalement enfanté les monstres. (Il y a une semaine seulement, à Jérusalem, ils ont créé des bus pour Palestiniens et des bus pour colons… Et vous verriez la hauteur des murs !!!). Jésus est né ici il y a une éternité, aucune mémoire d’homme n’en a gardé la trace que les hypocrites, les menteurs et pourvoyeurs du faux Père Noël…
Sinon, il fait plutôt gris et frais, pour le moment, ce qui ne pose aucun problème aux braves Bretons que nous sommes.
Nous avons un programme extrêmement chargé cette semaine. C’est énorme et passionnant.
Je vous embrasse très fort.

Deuxième jour
mardi 5 mars 2013
(maison du Dr Carlo)

Nouvelle journée, nouvelle lumière !
Je m’étais trompée : Dieu existe ! Ce sont les femmes.
Je le savais depuis longtemps, mais j’en ai la confirmation depuis aujourd’hui.
C’est presque incroyable, d’ailleurs. Le quartier où se trouve le théâtre H., où nous venons de passer la journée, a été en 2006 sous les bombardements israéliens pendant des mois, et parfois, il est victime de couvre-feu, mais la vie et l’espoir que portent les femmes que nous venons de rencontrer sont inouïs. Palestiniennes-chrétiennes pour les unes, Palestiniennes-musulmanes pour les autres, directrice artistique, metteuse en scène, comédienne, jeune auteure… elles portent toutes une lumière incroyable. Une ouverture sur l’autre et le monde qui est une leçon. Elles sont d’ici et de partout. Elles sont libres, infiniment. Leur combat c’est l’art, la culture, la transmission et bien sûr le théâtre, qui peut transformer l’individu et la société, et c’est vrai ! L’arme absolue contre la bêtise humaine. Elles sont émancipées des frontières, surtout celles qui sont dans les têtes.
Leur résistance n’est pas une souffrance, ni une révolte impuissante qui les ruine (comme la mienne hier soir). C’est un combat heureux. D’où elles sortent la plupart du temps victorieuses. Elles sont des maîtres.
L’école des Jedi est ici, en Palestine. La liberté est ici, en prison.
À côté mon combat est bien pâle. Sa note est bien faible. Mais il vient de la même corde. Maria, la responsable de H., m’a reconnu : « Sandrine, it’s a soul meet ! Une rencontre d’âmes… But, where were you before ? » Bénédiction !
Je regrette de ne pouvoir écrire en Arabe, ou même en Anglais, pour pouvoir collaborer mieux encore avec elles et leur équipe artistique. Leur action auprès des enfants et les résultats qu’elles obtiennent ressemblent tellement à ce que j’ai pu vivre… Le message d’humanité qu’elles veulent transmettre est le cri qui me vient depuis l’enfance et qui est la raison de mon écriture et de « mon théâtre ». Dieu soit loué !
Et notre Jérémy au milieu de toutes ces femmes : l’humain magnifique que vous connaissez déjà. À l’écoute, sensible, parlant l’anglais avec une sacrée belle volonté, généreux comme vous savez.
Et la jeune Chiara, la fille du Dr Carlo à l’origine de cette aventure et notre hôte magnifique, est une jeune femme remarquable. Non seulement elle traduit les langues (franco-italo-anglais), mais la pensée. Elle a toutes les intelligences, celle de l’esprit et celle du cœur. Elle fait penser à un diamant aux milles facettes qui rayonnerait de partout. Elle est le cœur, le moteur de cette histoire qui commence, le fil d’Ariane, le fil rouge. Elle mobilise et donne de la cohérence. C’est épatant. C’est de la vie pure, cette petite italienne, déjà bien grande (elle se marie dans deux mois).
Ce soir, nous avons mangé chez Maria.
Yvan, mon cher époux, tu aurais été le plus heureux homme du monde : tout ce que tu aimes était sur la table, olives maison, houmous maison, poulet grillé, riz aux amandes, purée d’aubergine, yaourt et concombres, pains plats encore chauds. Toute la Palestine était sur la table : la Cène !
Et comme nous étions chez les parents de Maria (chrétienne orthodoxe) et que sa maman est catholique, physique de vieille femme grecque, de noir vêtue, corps sec, feu dans le cœur et les yeux, faisant strictement carême jusqu’au 31 mars, pour le coup, j’ai vraiment eu l’impression de côtoyer les premiers chrétiens.
Jésus est né hier, finalement !
Cette vieille Marie-Madeleine te sert à table et reste debout pour te regarder manger. Elle te remplit ton assiette trois fois, se fichant complètement de ton carême à toi ! Elle te parle en anglais et bénit Benoît XVI, ce pape qui était si bon, et si révolutionnaire, et si surprenant en démissionnant de son vivant. Est-ce que Saint-Pierre est au courant ? Et puis soudain cette mama ancestrale s’allume une cigarette et sort fumer avec arrogance et malice juste devant sa maison, juste en face de l’autre colline. De celle d’où, il y a si peu de temps encore, venaient les missiles qui ont tué le voisin d’à côté, alors qu’il était sorti en chaussons acheter du pain, et cette jeune femme venue demander du lait pour ses enfants, et ce brave médecin allemand accouru pour aider ses voisins. La colère est un mauvais sentiment qui t’empêche et te ralentit. Alors il n’y a pas de colère ici. Pas ici. Il n’y a que la vie.
Et moi, je ne dis plus Pitié ! Je dis Merci !
Une autre journée m’attend, demain.
[…]

Cinquième jour
vendredi 8 mars 2013
(maison du Dr Carlo)

[…]
Et l’intérieur du camp… ce qu’on peut en imaginer n’est rien à côté de la réalité : l’odeur (il y a six ans, les égouts coulaient encore au milieu des rues défoncées), la course joyeuse des enfants, leurs cris quand ils jouent aux billes entre les trous, les graffitis, les portraits au pochoir des martyrs sur les murs des maisons bâties sur les espaces attribués aux réfugiés pour y planter leur tente, détruites régulièrement par les Israéliens et rebâties toujours… Le grillage, d’où soudain jaillissent deux beaux adolescents, lumineux, qui te disent : « Welcome in Palestine ! ». Mes larmes ont jailli sans que je m’y sois attendue.
[…]

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