Terre d’Espérance

Publié chez Christophe Chomand Éditeur, janvier 2017

DEUX CRÉATIONS

  1. Lecture mise en scène (en création pour septembre 2017) par la compagnie “La Forge Campin” (Josselin) : avec Catherine Nayl, Corentin Fauchoux, Anne-Cécile Voisin, Gaëtan Émeraud, Béatrice Lachaud et Florent Bidot.

Direction : Sandrine Le Mével Hussenet et Alain Rault. Regards : Jean-Luc Émeraud (psychologue) et Bernard Gapihan (dramaturge).

 

 

 

2. Et surtout ! Aux origines de l’écriture et du projet :  Création de la compagnie “Un pas puis l’autre” (Bretagne -France -au au-delà)

Jérémy

Mise en scène Jérémy Colas.

Texte né de rencontres franco-italo-palestiniennes, entre des artistes de l’art vivant et des universitaires, en Palestine. Texte écrit pour six personnages. Couples français, italiens, palestiniens. Athées, catholiques, musulmans. Face au désir d’enfant et à l’infertilité.
Six parcours de personnages qui monologuent, dialoguent dans leur couple, forment parfois un chœur de voix qui s’interpellent, se heurtent, se cherchent, s’accrochent, font un écho universel.
Voix criées ou chuchotées au travers des histoires particulières, échos des civilisations, des religions, des rébellions, des combats et des sagesses intérieures.

Trois hommes, trois femmes, trois couples, trois quêtes d’enfant, trois quêtes de sens.
Trois sillons sur une terre infertile.
Labyrinthe des questions, des échecs, des renoncements, des défis aux sociétés. Es-tu paria, dissident ou résistant ? Pourquoi veux-tu un enfant ?
Qu’en est-il de votre désir d’enfant ?
Qui es-tu quand tu veux un enfant ?
Qui es-tu quand tu ne veux pas d’enfant ?
Qui es-tu quand tu ne peux pas en avoir ?

Sur la terre métaphore de nos corps, sur la terre fertile ou infertile comme le ventre d’une femme, sur la terre détruite ou en reconstruction, sur la terre qui porte nos espoirs et les arbres dont nous sommes les branches, trois traces de sang des naissances impossibles, des petites morts, des espoirs et des obstinations.
Terre d’horizons refermés, d’horizons rouverts.
Terre infertile pleine d’espérance.
Promesse de sa propre existence.

*

Note d’intention de l’auteur

L’envie d’écriture est venue d’un projet collectif de création et de collaboration entre trois troupes (palestinienne, italienne et française), autour du thème de l’infertilité. Projet initié par des universitaires, des chercheurs, sociologues, psychologues de Ramallah, de Naples et d’Aix-Marseille, qui ont fait appel à des artistes du spectacle vivant, de Palestine, d’Italie et de France pour élargir la réflexion.

Fortement intéressée et intriguée par le sujet, j’ai été invitée à accompagner, en Palestine, l’équipe artistique française : la compagnie bretonne Un pas puis l’autre, dirigée par Jérémy Colas avec qui j’avais déjà collaboré par ailleurs sur la création d’une pièce écrite et mise en scène par moi-même, « La Seine est un Tigre ».
Nous avons effectué deux séjours en Palestine en 2013 et 2014 (voyages relatés dans un recueil de lettres intitulé « A ciel ouvert » édité chez Christophe Chomant Éditeur.) Nous y avons rencontré, à l’université de Bir Zeit à Ramallah, les scientifiques qui travaillent sur l’infertilité et qui ont recueilli de nombreux témoignages auprès de couples infertiles. Nous avons travaillé avec les équipes artistiques du théâtre Al Hara de Bethléem et de la compagnie Dancewoods de Modena (Italie). Nous étions trois metteuses en scène des trois nationalités qui dirigions trois ateliers d’improvisations, chaque jour recomposés de comédiens des trois pays. Nous avons ainsi constitué une matière de réflexion et de création qui a alimenté les projets de chacun. À ce jour, les Palestiniens et les Italiens ont créé leurs spectacles respectifs qui ont été présentés début mars 2015 à Ramallah et à Jénine.
De mon côté, nourrie et bouleversée par toutes ces rencontres humaines et artistiques, avec ces femmes et ces hommes de Palestine, avec la terre de Palestine, j’ai souhaité, à mon retour, écrire le texte du projet français que j’ai voulu plus universel que celui des camarades. J’ai voulu donner la parole à ceux que j’ai rencontrés : les jeunes italiens confrontés au problème sociétal de la basse fécondité volontaire et contradictoire qui questionne le temps, l’identité, le sens de la vie ; les jeunes artistes palestiniens et les couples des villages et des camps faisant face à la tradition musulmane ou chrétienne, à la forte présence des familles et de la communauté, à l’idée de Nation, de résistance, au problème de la colonisation et de la privation des droits ; les jeunes français engagés dans les mêmes questionnements sur la filiation, le désir d’être parent, questionnant comme les autres la place de l’individu, homme ou femme, celle du foyer dans la société, la force des religions et des traditions, les émancipations, la survivance, la lignée et le destin à faire sien.
Et je me suis regardée moi-même : femme, mère de trois grandes filles, artiste engagée sur les problématiques de société, travaillée par le destin individuel et les grandes crises historiques qui bouleversent l’humanité et l’humain. Je me suis souvenue de mon ancienne peur de la stérilité. Alors j’ai commencé ce chemin d’écriture où je rencontre une autre moi-même, plus libre, plus affirmée dans une identité de femme et non de mère.
Durant dix jours en février 2015, j’ai apporté l’ébauche de mon texte sur le plateau. Six comédiens de la compagnie bretonne, trois femmes, trois hommes, sous la direction de Jérémy Colas, en résidence à Rennes, ont utilisé cette matière première pour les premières recherches de la création. J’ai pu confronter mon texte aux corps et aux voix, en sentir la théâtralité, j’ai remanié, réinventé, retravailler les enjeux, les rythmes, les parcours, les nœuds. Un prochain rendez-vous est espéré l’automne prochain. D’ici-là je me dois de poursuivre l’écriture que je souhaite universelle, le projet étant de faire jouer ce texte en France, en Palestine et en Italie.

*

Les personnages

La volonté de prêter aux personnages une parole universelle, avant tout humaine et reliée à un cheminement individuel plutôt qu’à l’appartenance symbolique à une civilisation, m’a incité à ne pas les nommer. C’est par leurs paroles qu’on peut éventuellement reconnaître leur origine.

Homme1. : Jeune homme apparemment français, amoureux de sa compagne, prêt à tout pour assouvir d’abord son désir à elle d’être mère, puis à sauver son couple que l’infertilité menace. Lui, n’a pas mis la procréation dans les enjeux de sa vie. Il cherche plutôt sa liberté d’individu au sein de la société et de sa filiation.

Femme1. : Compagne de Homme1, sa souffrance et sa détresse face à sa stérilité avérée la rendent violente, injuste et presque folle (c’est elle qui le dit). Elle se débat contre l’implacable. À bout de souffle. Jusqu’à l’acceptation et le renoncement qui verront sa renaissance et son choix de travailler la terre glaise.

Homme2. : Italien, sans doute, plutôt libre-penseur, insouciant, profiteur et jouisseur du présent, amoureux-fou-désirant de son amie, il repousse la question de l’enfant jusqu’à ce que le sujet le harcelle tant qu’il finit par se projeter en père. Être contradictoire, il va découvrir avec effarement que, malgré sa peur des responsabilités et des engagements, sa plus grande crainte est de mourir sans avoir donné la vie.

Femme2. : Femme libre qui veut assumer son désir et sa vie d’artiste indépendante, elle se confronte aux dictats de sa mère et du pape. Hésitante, débattant sans cesse du choix ou non de la procréation, elle finit par découvrir son infertilité et, joyeuse, la considère comme l’accomplissement de son destin de femme libre. L’abandon par son compagnon va remettre complètement en question son image et son identité profonde. Une nouvelle reconquête de sa féminité commence.

Homme3. : Objectivement palestinien, il veut d’abord se conformer à ce qu’il croit être son devoir et son destin. L’amour qu’il porte à son épouse le pousse à s’interroger davantage sur ses choix. Respectueux de Dieu, il va trouver son identité d’homme en refusant de répudier sa femme infertile à qui il finira par obéir en prenant une seconde épouse qui leur donnera un enfant.

Femme3. : Femme de Palestine, elle s’identifie à sa terre tout aussi menacée qu’elle par l’infertilité et l’enfermement. Du désespoir elle ira vers la sagesse intérieure qui donne tant de force et de patience aux femmes palestiniennes. Elle sera le guide éclairé des deux autres femmes de la pièce. C’est elle la terre d’espérance, et les autres le deviendront avec elle.

(Homme3 et Femme3 sont inspirés d’un couple réel, dont j’ai pu lire le témoignage)

*

Photos Ateliers en Palestine -mai 2014

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Photos résidence à la Paillette (Rennes) -fév 2015

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Répé Terre d'Espérance La Paillette fév 15

Photos résidence à la Barakason (Rezé) -sept 2015

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*

Extraits

1
Femme1. Il y a des femmes qu’on a violées et qui n’auront plus d’enfants. Il y a des filles qu’on a violées et qui n’auront jamais d’enfants. Parfois on les a tant violées, torturées, mutilées, brûlées, qu’elles voudront mourir et ne jamais donner la vie. Il y a des femmes qui ne voudront pas de l’enfant que le soldat leur a mis dans le ventre. Il y a des femmes qui voudront que leur enfant soit mort. Il y a des femmes qui préféreront mourir pour que meurt l’enfant dans leur ventre. Je sais tout ça. Tout ça je le sais. Ça ne me console pas. Pas du tout. C’est impossible de se consoler avec ça. Alors je veux hurler. Hurler deux fois plus. Hurler pour le ventre des femmes violées. Et hurler pour mon ventre. Pour mon ventre à moi. Mon ventre aimé, choyé, mon ventre douillet, ma vulve douce, mon vagin amoureux, mon corps bien à l’abri dans les bras de mon homme, mon corps confortable, accueillant, mon corps avide, mon corps suppliant. Mon ventre vide. Hhhaaaaaaahhhhh !

2
Femme2. Ce n’est pas encore le moment. Ça n’est jamais le moment. Je n’ai pas le temps. Il faut attendre encore un peu. Non maman ! Non ! Je suis encore une petite fille. Oui maman. Oui, je veux un enfant. Mais ce n’est pas encore le moment. À mon âge tu étais maman. Je sais. Je suis une petite fille qui vieillit. Tu le dis. Mon ventre se flétrit. Il se fripe de l’intérieur. Tu dis ça, mais tu n’en sais rien. C’est le tien qui est tout fripé. Tu as eu trois enfants et tu vois le résultat. Tu es vieille, maman. C’est toi qui as vieilli. Tu n’es pas grand-mère. Je sais. Mais attends. Ce n’est pas le moment. Si j’ai un enfant, ils ne me garderont pas dans la compagnie. J’ai besoin de travailler, ne vois-tu pas ? Il y a le chômage. Il y a le loyer. L’appartement est trop petit. Je suis une femme libre. Je veux faire l’amour encore. Je veux faire l’amour ! Tu comprends ?

3
Femme3. Je veux un enfant. Un enfant maintenant. Je suis née pour ça. Si je ne suis pas né garçon, si je suis née fille c’est pour avoir un garçon. Et si c’est une fille, elle aura un garçon. Et tout sera juste. Alors, je veux un enfant. Maintenant. Une fille ou un garçon. Un garçon si c’est possible. Mais un enfant d’abord. Si c’est un fils, je porterai son nom. Je serai la mère de mon fils. C’est ainsi qu’ils me désigneront. Et je n’aurai pas peur de vieillir. Mon fils veillera sur moi et sur mes vieux jours.

[…]

5
Homme1. (À Homme2) Tu nous donnerais ton sperme ? Tu voudrais ? Si on avait besoin de ton sperme, tu pourrais ?
Homme2. Vous avez un problème ?
Homme1. Depuis trois ans. On veut. On essaie. Rien. Ou bien fausses-couches. Elle ne veut pas renoncer. Je la perds. Faire l’amour n’a plus de sens. Ce n’est plus de l’amour. C’est de la mécanique procréative. Elle est pleine de colère, de haine parfois. Son désespoir me noie. Alors, je me dis que si c’est moi le problème. Que si mes p’tits gars ne sont pas bons. Qu’ils ne savent pas s’accrocher comme il faut. S’ils merdent au démarrage. S’ils faussent le programme. Autant en prendre des plus costauds. Des qui tiendraient la route. Tu vois ?
Homme2. Tu le vivrais comment ?
Homme1. Quoi ?
Homme2. D’être vraiment stérile ?
Homme1. Je crois que ça m’est égal. Je ne me sens pas contraint pas ça.
Homme3. Et ta place d’homme ?
Homme1. Je n’ai mis aucun enjeu dans ce jeu-là. Je ne dois rien à personne.
Homme2. Putain, le vide devant toi ?
Homme1. On peut se suffire à soi-même.
Homme2. Pour moi, c’est un échec impensable. Inconcevable. Je suis un mec. Je bande et j’éjacule.
Homme1. La caricature de l’homme puissant.
Homme2. Un homme bande et éjacule.
Homme1. Je bande et j’éjacule aussi. C’est pas la question. Mais question quand même : pour toi, un homme impuissant ne serait pas un homme, c’est ça ?
Homme2. C’est ça.
Homme1. C’est radical. Et c’est surtout complètement idiot.
Homme2. La moitié d’un homme alors ?
Homme1. Pourquoi ? Parce qu’il ne peut pas faire jouir une femme ?
Homme2. C’est un problème ça, non ?
Homme1. Comment une femme fait-elle jouir une autre femme, selon toi ?
Homme2. Tu me fais bander.
Homme1. Sérieusement. Il y a mille moyens de faire jouir une femme. Ta queue n’est pas indispensable.
Homme2. Oui, mais utile.
Homme1. D’accord. Mais pas indispensable. Donc, ton argument ne tient pas.
Homme3. Un homme doit féconder sa femme.
Homme1. Et s’il n’y arrive pas, il fait quoi ?
Homme3. Il accepte le choix de Dieu.
Homme2. Il est puni. C’est un damné.
Homme1. Et s’il avait autre chose à faire lui ? S’il était venu sur terre pour autre chose ? Si son amour pour sa femme était bien plus fort que ça ?
Homme3. Une femme peut demander le divorce quand le mari est infertile.
Homme1. C’est un risque.
Homme2. Tu n’as pas peur qu’elle te quitte ?
Homme1. Je comprendrais.
Homme3. C’est le destin.
Homme1. Mais moi, je ne la quitterai jamais pour ça.
Homme3. Ça marche pas comme ça.
Homme2. Et tu serais prêt à demander le sperme d’un autre ?
Homme1. Pourquoi pas ? Nous voulons un enfant. Un enfant de son ventre. Elle le veut tellement.
Homme2. Avec mon sperme à moi ?
Homme1. Pourquoi pas.
Homme2. Je vais y réfléchir. Ça me plait cette idée. Elle me plait, cette idée-là.
Homme1. Pourquoi ?
Homme2. Je ne suis pas prêt à être père, tu vois. Pas prêt comme toi Pas prêt du tout même. Mais savoir que je peux donner la vie, féconder une femme, avec mon sperme. De la vie avec mon sang bien vivant. Du foutre de mec. Tu vois. Ça me plait. Ça. Ça me fait bander.
Homme1. Encore ?
Homme2. À moitié.
Homme3. (À Homme2) Alors toi tu féconderais une femme qui n’est pas la tienne ? C’est de l’adultère, ça, mon frère !
Homme2. J’ai pas dit que je la toucherais. Je la toucherais pas. Y a pas adultère si y a pas de plaisir. Ni pour elle ni pour moi. C’est pas ça l’adultère.
Homme3. (À Homme1) Et toi, tu es prêt à salir ta lignée ? Que fais-tu de ton honneur ? Que fais-tu de ton devoir ?
Homme1. Rien à voir.
Homme2. (À Homme1) Tu pourrais élever un enfant qui n’est pas le tien ?
Homme1. Je l’aimerai. De ça je suis certain. Comme on aime l’enfant qu’on a adopté. L’enfant qui vous fait père. Tu sais, c’est toujours la mère qui choisit le père de ses enfants. Si elle décide que tu es le père, tu es le père. Et tu aimes. Tu aimes la mère et l’enfant. Je pense qu’être père n’est pas mettre une simple graine, c’est tout ce qui va après qui compte vraiment.
Homme2. Et l’héritage génétique ?
Homme1. Une belle fumisterie ! On n’est jamais qu’un père putatif. Aucun arbre généalogique n’a de sang pur. C’est le nom qui fait la lignée, pas le sang.
Homme3. Faux. Un homme féconde sa femme. Ou rien du tout.
Homme1. C’est l’impasse !
Homme3. C’est la volonté de Dieu.
Homme1. Je me dresse contre Dieu !
Homme2. Je me dresse, tout court. Je me dresse. Je veux me dresser longtemps ! Mais je ne veux pas être père. Pas maintenant. Pas encore. Les autres feront ce qu’ils voudront.

[…]

8
Femme3. Tous les mois je saigne. Je saigne tous les mois. Quand le sang s’arrête, je recommence à espérer. J’espère. Et je sens mon corps qui se prépare à nouveau. Il devient chaud. Je le sens. C’est comme un printemps. Je sens la sève. Je suis un arbre qui se couvre de feuilles. Je sens mes racines entrer en terre. Je sens la terre meuble sous mes pieds. Je sens la sève qui remonte. Je sens les feuilles, les fleurs, tout ce qui me repousse sur le corps, dans toute ma ramure. Je sens la force qui me revient. Je sens même le désir qui me reprend. Je ne parle pas de mon désir de femme. On ne parle pas de désir de femme. Je parle de mon désir de mère. Et quand mon homme s’approche de moi, je suis toute frémissante. Impatiente. Je l’appelle. J’espère. Je n’ai pas peur. J’espère seulement. Je suis une terre. Une terre d’espérance. Je suis une terre à labourer. À mouiller de rosée. Une terre à ensemencer. Je suis la terre de la prochaine moisson. Une terre chaude et grasse, celle qui s’allonge le long du Jourdain. Celle que caresse le Jourdain. Une terre des rives. Terre d’alluvion. Terre riche. Terre promise. Alors commence le grand silence. La grande espérance. La grande peur aussi. Alors deux semaines commencent où je berce mon ventre. Je prie. Je chante. Je berce. J’entre en peur et tremblement. Je me réveille en sueur. J’attends. J’espère. Mon homme me regarde. Il me surveille. Il espère lui aussi. Je ne veux pas le décevoir. Je serre les jambes. Je croise les mains sur mon ventre. Je retiens sa semence. Je ferme les yeux. Et puis je sens. Non je ne veux pas croire. Je sens, parce que mon ventre me fait mal. Ma tête me fait mal. Non ce n’est pas ça. C’est dans ma tête. Je n’ai rien senti. Je n’ai pas senti mon ventre qui annonce le sang. Je ne l’ai pas senti. C’est autre chose. Mon ventre dit autre chose. Il dit ce qu’il n’a encore jamais dit. Tais-toi. Ne me dis pas ça. Il le dit. Et mes larmes viennent juste avant que ne vienne le sang. Et le sang revient. Je mords mes lèvres. Je m’arrache les cheveux. Toutes mes feuilles tombent. L’arbre meurt. La terre s’aride. Mes racines se recroquevillent. Je me cogne la tête contre le mur des toilettes. Et au fond du trou, le sang coule. C’est le sang du bébé mort. Celui qui n’est pas venu. Tous les mois je saigne. Je saigne tous les mois. Tous les mois je perds un enfant. Je perds un enfant par mois. Combien de temps encore mon homme attendra-t-il ? Combien de temps pourra-t-il encore attendre ?

[…]

13
Homme3. Ma terre est occupée. Ma terre se réduit comme peau de chagrin. Ma terre est toute mitée. Colonisée. Ma terre est emmurée. Mes arbres sont déracinés. Mes sources détournées. La Mer Morte se meurt depuis qu’ils retiennent les eaux du Jourdain. Ma terre se meurt. La seule source. La seule terre vivante. La seule liberté. La seule résistance. Se trouvent dans le ventre des femmes.
Homme2. De l’autre côté du mur, les hommes d’Israël pensent pareil.
Homme1. De l’autre côté de son fichu mur, le colon pense pareil.
Femme3. Je suis une fille de Palestine. Une femme de Palestine. Je suis la terre de Palestine. Si mon ventre est infertile, ma terre est infertile. Si je ne donne pas la vie, ma terre va mourir.
Femme2. De l’autre côté du mur, les femmes d’Israël pensent pareil.
Femme1. De l’autre côté de son fichu mur, la femme du colon pense pareil.
Homme3. Ma mère a choisi mon épouse. Si mon épouse est infertile, ma mère perd son honneur.
Femme2. Au bout de trois mois de mariage, on s’affole déjà.
Femme1. Alors le médecin joue le troisième homme.
Femme2. Il prend possession du corps de la femme infertile.
Femme1. Même quand elle ne l’est pas. Même si c’est seulement l’angoisse, la pression. Même si c’est seulement dans sa tête et qu’il suffirait de continuer à faire l’amour.
Femme2. Pour le plaisir.
Femme1. Le médecin goinfre la femme infertile d’hormones femelles.
Femme2. Il la remplit d’hormones femelles.
Femme1. Et la femme devient réellement infertile.
Femme3. La femme infertile grossit.
Femme2. Ce n’est pas parce qu’elle porte un enfant.
Femme1. Non.
Femme3. Elle grossit à cause des hormones.
Femme1. Elle devient grosse.
Femme2. Une grosse vache.
Femme1. Une vache aux hormones.
Femme2. Alors la femme infertile a peur. Peur de ne plus être désirable. Peur d’être laide. Peur de ne pas avoir d’enfant. Peur de décevoir son mari.
Femme3. Sa belle-mère.
Femme2. Sa famille.
Femme1. Sa belle famille.
Femme3. Son village.
Femme1. Son camp.
Femme2. Son quartier.
Femme1. Son peuple.
Femme3. Sa nation.
Femme1. Alors, au bout d’un an.
Femme2. De deux ans.
Femme1. De trois peut-être.
Femme2. La question se pose.
Homme1. Elle se pose aussi de l’autre côté du mur.
Homme2. Alors le mari de la femme infertile va voir l’Imam.
Homme1. Ou le Rabbin.
Femme2. Faut-il répudier l’épouse infertile ?
Femme1. Faut-il ?
Homme3. Faut-il ?
Femme2. C’est la question.

33
Femme2. Regardez-moi. Qui suis-je selon vous ? Je me tiens devant vous. Qui voyez-vous ? Un individu multicellulaire d’accord. Un être vivant. Certes. En voulez-vous la définition ? Être vivant : organisme qui naît grandit se nourrit, et qui, avant de mourir se reproduit. Premier hic ! Ensuite. Qui voyez-vous ? Un mammifère. Définition : animal vertébré pour lequel la fécondation a lieu dans l’utérus de la femelle qui allaitera ses petits. Deuxième hic ! Un être humain. Oui. Alors ? Humain : être civilisé doué de spiritualité, de la parole et de l’écriture, homo sapiens, conscient de sa mémoire, sorti de la préhistoire, pour cultiver la terre, élever le bétail et fonder une famille, cellule de base de toutes civilisations. Troisième hic et pas des moindres ! Qui voyez-vous d’autre ? Une fonction, un métier ? Ça m’arrange. Je suis artiste du spectacle vivant. Je chante, je danse, je suis comédienne. Citoyenne. C’est un bon plan. J’adhère. Je respecte. Mais je n’ai pas dit comédien. Je n’ai pas dit citoyen. Il y a un hic, un super hic, voyez-vous ? Même dans le métier et la fonction il y a le genre. Pas de neutralité. Du genre. Donc qui voyez-vous, mesdames messieurs finalement ? Vous voyez une femme humaine civilisée vivante, mammifère à mamelles et à utérus. Je me tiens devant vous et vous regardez une femme. À quoi pensez-vous ? À une fille ? Vous avez des filles ? Je suis une fille. À une vierge ? Je ne le suis plus. Excusez-moi. Mais quand vous avez pensé vierge ou pas vierge, est-ce bien à mon vagin que vous pensiez ? J’espère que vous n’avez pas pensé à mon utérus. Parce que si vous avez pensé à mon utérus, c’est foutu ! Donc vous regardez une femme ? Peut-être même vous êtes-vous dit une jolie femme. Merci. Une jolie femme, avec des formes de femme, un sourire et des grands yeux. Une jolie femme, pourquoi ? À quoi ça sert d’être jolie ? À être agréable oui. À rendre la vie charmante pour ceux qui la croisent et la regardent. Et… Et à quoi d’autre ? À quoi sert d’être jolie, de fesses, de jambes, de bras, de taille, de poitrine, de cou, de cheveux, de cils et de lèvres ? Si c’est pas pour que les autres femmes vous regardent avec envie, si c’est pas pour faire lever le vit des hommes ? Et pourquoi pourriez-vous bander, messieurs ? Si je vous approchais, si je vous touchais avec appétit, avec mon regard alangui, si je chaloupais, si je me lovais… Pourquoi banderiez-vous ? Parce que je suis une femme et que vous êtes un homme ? Ou parce que je suis une femelle et que vous êtes un mâle ? Répondez-moi ? Répondez ! Qui suis-je pour vous ? Une femme ou une femelle ? Si nous faisions l’amour d’où viendrait votre plaisir ? Du partage ? Du vrai partage entre vous et moi ? Celui du désir assouvi ensemble, des découvertes mutuelles de sensations inouïes, de la confiance, de l’envie d’amour, de tendresse et de sexe, de l’envie de d’apaisement ou d’exaltation, de la sécrétion d’adrénaline ou d’ocytocine ? Ou bien est-ce autre chose de bien plus ancien, bien plus prégnant, caché dans votre cerveau reptilien, enfoui dans vos cellules ancestrales, une histoire d’odeurs, d’attirance animale incontrôlable, d’appel instinctif de la femelle reproductrice pour le mâle dominant ? Dites-moi ? Qu’est-ce qui est important ? Mon vagin ou mon utérus ? L’un va-t-il sans l’autre ? Je veux savoir ! Répondez-moi !

[…]

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